Enigme du couple: Perdre l'autre - "Orphée et Eurydice"

Orphée et Eurydice

 

ÉLÉMENTS D’ANALYSE D'"ORPHÉE ET EURYDICE" (mythe grec)

 

Orphée est un légendaire poète de Thrace qui, par ses chants inspirés et la musique divine qu’il tire de sa lyre, émeut toutes les créatures: il apaise les éléments déchaînés, charme les plantes, les animaux, les hommes et les dieux.

 

Orphée au milieu d'animaux

 

Le mythe d’Orphée et Eurydice illustre le thème du regard masculin sur la femme, l’interdit de la regarder et la transgression, suivie de la perte tragique.

Il s’agit ici de la transgression qu’une victime innocente - Eurydice en l’occurence - doit payer par sa mort.

Orphée est un personnage intéressant sur le plan humain, en raison de son humanité et de sa vulnérabilité. 

Contrairement aux dieux ou héros grecs courants, on ne lui connaît aucune relation féminine. Il se contente d’une vie contemplative et artistique.

En général, son histoire avec Eurydice est considérée comme celle d’un grand amour. Un amour si ardent qu’à la mort de la femme aimée, Orphée descend aux enfers pour la retrouver et la ramener sur terre. 

S’agit-il vraiment de cela? 

Le "féminin" ou "éternel féminin" d’un homme - ou le "masculin" d’une femme - est un archétype représenté par de multiples figures. Lorsque cet archétype s’éveille chez un être humain, il exprime son dessein ou sa finalité qui est d’établir un lien entre la conscience et l’inconscient, d’être un pont ou une passerelle vers cet autre monde en soi. 

Le charme d'Orphée

Orphée est donc un héros humain, fils de la muse Calliope et du roi de Thrace Œagre. 

 

Orphée et Muses

 

Depuis sa naissance, il est un irrésistible séducteur et un grand charmeur, grâce à ses ineffables dons de musicien et de chanteur. 

Sa lyre à 7 cordes lui a été offerte par Apollon lui-même. Et il en use comme un ensorceleur, un magicien.

Il a même la faculté d’apaiser les colères, les foudres, les tempêtes, les conflits, voire le terrible cerbère, gardien des enfers.

Mais cette puissance d’attraction ou cette séduction n’est qu’apparente et illusoire. Malgré elle, il ne parvient pas à affronter le mal et la mort, ni à détruire le mal comme l'accomplissent les autres héros. 

Orphée, lui, ne parvient qu’à les assoupir - les endormir - avec ses charmes, de manière éphémère...

Eurydice

Eurydice est également différente des autres héroïnes, car elle n’a pas la moindre existence propre. On ne connaît rien de son passé, de son enfance, de ses origines. Elle n’a qu’une unique fonction: celle d’incarner le féminin d’Orphée, d'être sa "muse" - donc de représenter son lien avec l’inconscient. Rappelons que la mère d’Orphée était, elle aussi, une muse.

En raison de son "inexistence", Eurydice apparaît tardivement dans le mythe. "Elle ne commence à vivre qu’à l’instant de sa mort." (Jacques Heurgon). En effet, il semble qu’elle n’existe que pour mourir et guider Orphée sur ce chemin initiatique dans les profondeurs de la terre.

"eurus" signifie "vase" en grec, et en tant que contenant, est un symbole féminin. En fait, Eurydice est une dryade, une fée des arbres, et son destin est celui d’une mortelle. 

L’immortalité n’est pas pour elle, puisqu’elle ne représente que le féminin d’Orphée - sa dimension féminine, son âme, sa muse, son lien avec son inconscient.

 

Le jour de leur mariage, Eurydice fuyant les avances d’Aristée, est mordue au talon par un serpent et meurt de cette blessure. 

 

Eurydice morte dans bras d'Orphée

 

Il y a un élément particulièrement frappant dans les circonstances de la mort d’Eurydice: le jour même de son mariage, elle fuit un homme, et cette fuite se solde par la morsure mortelle d’un serpent. 

On pourrait en déduire que le serpent représente son rejet ou son refus de l’homme et de la vie. Un refus qui provoque sa mort instantanée.

La mort d'Eurydice

La morsure par le serpent est fréquente dans les contes et mythes, notamment la morsure au pied.

Les blessures et les fragilités au pied sont le fait de nombreux héros - tels Œdipe ou Achille. 

Il y a un exemple remarquable dans "l’Odyssée": celui de Philoctète, ami d’Ulysse. Sur l’île de Chrysé, Philoctète a été mordu par le serpent qui gardait un sanctuaire sacré. Impatient de se rendre à Troie, Ulysse l’a abandonné à son triste sort. Mais Philoctète a réussi à survivre 10 ans sur l’île. L’apprenant, Ulysse est revenu lui demander ses armes forgées par le dieu Héphaïstos, pour gagner la guerre de Troie. Malgré sa cruelle trahison, Philoctète lui accorde son pardon et lui remet ses armes.

Le serpent, en tant que gardien du sanctuaire, du féminin et du divin, est universel. 

La blessure au pied représente une fragilité psychique et spirituelle, venant parfois de l’enfance, comme celle d’Oedipe. Précisons que, sur le plan étymologique, "pédiatre" et "podologue" sont des termes apparentés. La blessure au pied serait-elle une blessure de l’enfant en soi?

Sur le plan psychologique, il s’agit d’un problème inconscient qui paralyse l’énergie et dépouille sa victime de toute force vitale, de sa faculté de marcher et de tenir debout. Sa démarche dans la vie en est faussée, boiteuse, pervertie. 

En mourant, Eurydice disparaît dans le royaume de l’ombre, l’enfer grec où règnent Hadès et Perséphone, et qui est gardé par le terrible cerbère à têtes multiples.

 

Cerbère

 

Psychologiquement, le féminin d’Orphée régresse et redevient inconscient. Un contenu qui "tombe" dans l’inconscient est en état de mort. Tout ce qui est inconscient en nous est éteint, mort, primitif et déshumanisé. 

Donc, un aspect fondamental d’Orphée, son féminin, se trouve dans cet état de mort, et ne peut plus se manifester dans sa vie.

La descente en enfer: la descente en soi

Très malheureux, Orphée tente d’abord de l’oublier dans la musique mais rien n’y fait. Ce fut sans doute une erreur de vouloir oublier son amour. Orphée alors décide d’aller chercher son épouse au royaume des ombres. 

 

Le Tartare grec

 

La descente aux enfers d’Orphée est mentionnée pour la première fois par Ibycos au 6ème siècle avant J.C., puis par le tragédien Euripide, par Apollonius de Rhodes, un poète grec de IIIè siècle avant J.C., par Homère et le poète latin Ovide dans ses  célèbres "Métamorphoses".

Deux films fascinants l’ont mis en scène: "Orfeo Negro" de Marcel Camus et l’"Orphée" de Cocteau.

Orphée entame donc le fameux voyage en enfer, que l’on retrouve également dans la littérature - Dante, Faust… 

Il s’agit d’un voyage intérieur destiné à retrouver le féminin disparu, son âme perdue. 

En général, cette descente en enfer caractérise le destin des hommes et non celui des femmes: il n’y a guère que l’exemple de Psyché dans "Éros et Psyché" qui soit une exception. Parmi les héros masculins, Héraclès, Ulysse, Thésée, Enée et de nombreux autres ont fait ce voyage et en sont revenus enrichis.

On pourrait s’interroger à ce sujet…

Est-ce une conséquence de la masculinité active et extravertie des hommes, de leur intellect rationnel qui les tient éloignés de leur inconscient et d’eux-mêmes? S’il en est ainsi, la descente en soi s’avère nécessaire pour découvrir leur trésor intérieur, leur âme, leur être profond.

En général, les conditions d’un tel voyage sont terrifiantes: de nombreux obstacles doivent être évités.

Ils représentent des états psychologiques très douloureux: la peur, l’angoisse, la dépression… 

Pour Jung, cette descente dans le monde souterrain de la terre est une recherche de la mère. À un moment de sa vie, il faut régresser vers la mère, la retrouver, pour pouvoir s’en libérer définitivement. Il ne s’agit pas de la mère réelle, mais de l’image que l’on a intériorisée d’elle qui continue inexorablement d’agir sur nous.

Le fait de retrouver sa mère en enfer montre la dimension archétypique de cette figure de mère toute-puissante, de même que l’éternelle nostalgie qu’elle alimente chez l’homme, encore et toujours en quête de "la mère".

Or, un homme ne peut pas devenir lui-même, c’est-à-dire libre et différencié, s’il n’a pas effectué ce voyage intérieur, s’il n’est pas retourné symboliquement dans le "ventre maternel" pour se libérer définitivement de cette douloureuse nostalgie de la mère qui entrave son évolution et sa maturation.

C’est également le sens de la "seconde naissance" dont parle le Christ à Nicodème. Il lui explique qu’il faut retourner dans le ventre maternel. Mais Nicodème prend cela au pied de la lettre et demande naïvement au Christ comment un homme peut retourner dans le ventre de sa mère. Le Christ lui explique alors que cette seconde naissance est spirituelle. En effet, il faut naître une seconde fois, d’une naissance non biologique mais spirituelle, pour devenir soi-même.

Autrement dit, il faut passer de la mère biologique à la mère archétypique ou à l’archétype de la mère.

Orphée en enfer

Grâce à la magie de sa musique, il réussit à toucher Cerbère et à fléchir la loi d’Hadès et de Perséphone en leur parlant en ces termes: "O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, la raison de mon voyage est mon épouse; une vipère, sur laquelle elle mit le pied, a répandu dans ses veines un venin qui interrompit le cours de ses années. J’ai voulu trouver la force de supporter cette perte, et je ne nierai pas de l’avoir tenté; l’amour l’a emporté. Je vous en prie, renouez le fil trop tôt coupé du destin d’Eurydice. Tout est soumis à vos lois. Nous aboutissons tous ici. Elle aussi, lorsqu’elle aura vécu son juste compte d’années, le moment venu, elle sera justiciable de vous; pour toute faveur, je demande la jouissance de mon bien. Et, si le destin refuse cette grâce pour mon épouse, j’y suis bien résolu, je renonce à revenir en arrière; réjouissez-vous alors de notre double trépas."

 

Hadès-Perséphone en enfer

 

L’enfer est toujours gardé par un monstre. En Grèce, il s’agit du cerbère, un chien à têtes multiples dont la queue de dragon est hérissée de têtes de serpents.

Il symbolise l’enfer lui-même, sans être pour autant destructeur. Sa fonction est positive dans l’enfer où s’accomplit le cycle permanent de la mort et la renaissance. Il est le gardien du "seuil" entre les deux mondes et doit donc le défendre.

Le terme "canis" - "chien" - a donné "canicule". Lorsque le soleil est à son point le plus élevé, la constellation la plus proche de lui est celle du "chien".

Le verdict positif des dieux

Tandis qu’Orphée parlait ainsi, les âmes des morts pleuraient toutes, les Euménides elles-mêmes furent vaincues par la beauté poignante de ce chant.

Ni la royale épouse ni le dieu qui règne sur les enfers ne peuvent opposer un refus à une telle prière. Ils appellent Eurydice qui était parmi les ombres nouvelles. Elle s’approcha à pas lents, retardée par sa blessure. 

 

Orphée en enfer-Brueghel le Jjeune

 

Les dieux de l’enfer leur permettent de remonter au jour, mais à une condition: Orphée doit marcher devant Eurydice et ne se retourner en aucun cas avant qu’ils ne soient sortis du royaume des ombres. 

 

Orphée charme le Cerbère avec sa musique et ses chants, ainsi que les dieux de l’enfer eux-mêmes, Hadès et Perséphone. 

Il obtient donc d’eux la renaissance d’Eurydice et la permission de la ramener dans le monde des vivants, le monde conscient. 

Mais la condition de cette immense faveur est irrévocable. En aucun cas, Orphée ne doit regarder Eurydice, ni se retourner vers elle, avant qu’elle n’ait quitté l’enfer, l’ombre, l'au-delà.

Le périlleux retour

Ils commencent leur voyage de retour dans un silence complet, grimpant les pentes d’un sentier abrupt, obscur, noyé dans un brouillard épais. Ils n’étaient plus guère éloignés de la surface de la terre. 

 

Orphée-Eurydice sortant de l'enfer

 

Tremblant qu’Eurydice ne disparût, et avide de la contempler, comme pris de folie, Orphée tourna alors son regard vers elle. Aussitôt, elle recula et mourut pour la seconde fois, ne proférant aucune plainte contre son époux. Elle lui dit un ultime "adieu" puis disparut dans le royaume des ombres.

 

Malheureusement, Orphée ne réussit pas à tenir sa parole et transgresse l’interdit des dieux.

À peine sorti de l’enfer, alors qu’Eurydice se trouve encore dans l’ombre, il ne peut s’empêcher de se retourner et de la regarder. 

Alors, Eurydice disparaît définitivement et Orphée a beau invoquer les dieux: ceux-ci n’accordent jamais une seconde chance.

Le danger du "passage"

Ce mythe illustre la difficulté de rapporter de l’au-delà, de l’inconscient, quelque chose de précieux que l'on y a découvert.

Il pose le problème du périlleux "passage" d’un niveau à un autre, d’une dimension à une autre, du conscient à l’inconscient, ainsi que le retour, tout aussi dangereux, de l’inconscient vers le conscient. 

Sur le plan psychologique, c’est précisément ce qui se passe lors d’une analyse. Il est extrêmement difficile et douloureux de ramener à la lumière de la conscience des éléments découverts dans l’inconscient. Il ne suffit pas de les y ramener, il faut également les assimiler, les intégrer au conscient, et à notre vie réelle.

Le "retour" ne doit donc pas être "raté". Il ne faut pas abandonner ce que l’on a découvert de précieux.

Jung dit à ce sujet: "Quiconque doit opérer cette descente devra le faire les yeux grands ouverts. Alors, c’est un sacrifice qui fléchit même le cœur des dieux." 

Pourtant, dans un premier temps, Orphée réussit son voyage initiatique. Il descend aux enfers grâce à ses dons, et obtient l’aide des dieux. Mais sa conscience n’est pas assez forte, patiente, ferme. Il a un moment de faiblesse et il perd ce qu’il ramène avec lui, il perd son féminin, sa femme Eurydice. 

Orphée ne possède pas l’envergure, la détermination, la force de caractère nécessaires pour achever son voyage. Il cède à la faiblesse, à l’impatience, à la curiosité.

En ce qui concerne la relation d’Orphée au féminin, nous retrouvons ici le désir masculin de vouloir s’approprier la femme au mauvais moment.

En ratant le passage entre l’inconscient et le conscient, il n’intègre pas le féminin qui disparaît définitivement.

Psychologiquement, il y a un moment très dangereux où la conscience doit intervenir avec fermeté. Mais pour cela, il faut une conscience forte, un MOI fort susceptible d’affronter l’inconscient. 

À défaut, l’inconscient se dérobe et reprend ce qu’il a donné.

C’est ce qui arrive à Orphée.

Le regard fatal: la perte définitive d'Eurydice

Il REGARDE EN ARRIÈRE, Il REGARDE EURYDICE...

 

Orphée regardant Eurydice à la sortie de l'enfer

 

Eurydice revient de la mort. Or, regarder Eurydice alors qu’elle n’est pas tout à fait vivante, qu’elle n’a pas atteint la lumière de la conscience et est encore dans l’inconscient, consiste à regarder la mort elle-même, le mystère absolu...

C’est regarder ce qui émerge de l’inconscient alors que la conscience n’est pas assez forte pour l’assumer. C’est regarder Eurydice à ce moment critique et risqué où elle a été transformée par la mort et le contact avec l’inconscient.

C’est la raison pour laquelle Orphée doit attendre qu’elle parvienne à la lumière de la conscience pour la regarder sans péril. C’est la conscience qui permet de la réhumaniser, de l’intégrer, de l’incarner dans la réalité.

L’ombre ne peut pas se manifester et être visible sans la lumière. Si l’on regarde une chose dans l’ombre, on ne la voit pas telle qu’elle est. On la voit déformée car cette chose n’est que l’ombre de la réalité. Et il faut alors amener cette chose à la lumière pour la voir telle qu’elle est.

Au sujet de ce thème important du moment juste et propice pour se retourner et regarder quelque chose, il existait certains interdits de cet ordre en Méditerranée durant les périodes des labours.

L’anthropologue Jean Servier écrit: "Pendant le tracé du premier sillon, le laboureur doit rester silencieux, comme restent silencieuses les femmes qui ourdissent le métier à tisser, et muets les hommes qui creusent la tombe. Il ne peut se retourner ni revenir sur ses pas, de même que les hommes d’un cortège funèbre ne peuvent se retourner: des forces invisibles sont présentes, qui pourraient être blessées d’un mot prononcé à la légère ou s’irriter d’avoir été aperçues, à la dérobée, par-dessus l’épaule."

Ce regard est donc fatal à Orphée. Il va perdre définitivement son féminin. 

Un interdit "divin" ne doit jamais être transgressé. On retrouve cet interdit dans toutes les traditions religieuses, car il touche au mystère de la vie et la mort, à ce qui dépasse notre humanité et notre faculté de compréhension.

Vouloir dominer ce mystère consiste à se substituer à Dieu.

L'infinie douleur d'Orphée

Frappé une seconde fois par la mort de son épouse, Orphée resta dans la stupeur et la terreur, comme pétrifié. Malgré ses prières, ses vains efforts pour tenter de passer une seconde fois, il fut écarté. Il resta sept jours entiers assis sur la rive, sans prendre soin de lui, sans rien manger ni boire, avec comme seule nourriture sa douleur et ses larmes. Quand il eut épuisé ses plaintes contre la cruauté des dieux, il se retira sur une montagne où il vécut seul, tirant de sa lyre des sons lancinants et désespérés. 

 

Orphée sur tombe d'Eurydice-Gustave Moreau

 

Durant des mois et des années, le poète s’enferma dans son deuil qui lui fait dédaigner et négliger toutes les autres femmes et la beauté de la vie et du monde. Cette attitude finit par exaspérer les habitantes de Thrace qui le guettaient. 

La revanche des Bacchantes

Une nuit où l’on célébrait les bacchanales en l’honneur de Dionysos, elles fondirent sur lui, les unes avec des mottes de terre, les autres des branches arrachées aux arbres, quelques-unes avec des pierres. Prises de furie, elles le blessèrent de toutes parts puis l’achevèrent, laissant ses membres épars au bord du fleuve. 

Les muses recueillirent ses membres dispersés et les déposèrent dans une tombe, sa tête échoua sur l’île de Lesbos, terre de Sappho et de la poésie.

 

Tête (Orphée)

 

La conséquence est tragique pour Orphée. Inconsolable, il se complait dans la souffrance et ne peut aller vers une autre femme. Alors, il va mourir de la main des Bacchantes. Celles-ci se déchaînent contre lui, le déchirent et le détruisent.

Dernier clin d’œil du destin: sa tête va échouer sur l’île de Lesbos, l’île des muses, notamment de Sappho.

La punition des Bacchantes

Lyaeus ne permit pas que ce crime restât impuni. Affligé de la perte du chantre des mystères, il attacha au sol par de tortueuses racines toutes les femmes qui avaient assisté à l’odieux attentat. Allongeant les doigts de leurs pieds à la place même où chacune s’était arrêtée, il en fit pénétrer les extrémités dans la terre. Et à mesure que l’une d’elles se trouvait fixée au sol sans pouvoir s’en détacher, elle tentait éperdument de fuir, en vain, retenue par une racine. 

Et lorsqu’elle essayait de manifester sa douleur en se frappant la cuisse de la main, c’était du bois qu’elle heurtait. Sa poitrine devenait du bois, de bois également ses épaules. On pourrait prendre ainsi les bras qu’elle allongeait pour de véritables branches, et l’on ne se tromperait pas en le pensant…

 

Dryade-arbre-atys

 

Les dieux infligent une punition aux Bacchantes qui deviennent des arbres.

Mais il s’agit d’une punition purement formelle et littéraire. En effet, Orphée ne va pas renaître pour autant.

La fin tragique d'Orphée

Orphée n’a pas le destin d’un héros. Il n’y a pour lui ni salut, ni rédemption, ni pardon des dieux, ni montée dans l’Olympe.

Orphée n’est pas un héros solaire, victorieux des forces inconscientes et obscures. 

Au contraire, il est la victime de l’inconscient: c’est un narcissique, un idéaliste victime de ses illusions sur l’"éternel féminin".

D’ailleurs, après la disparition définitive d’Eurydice, il continue de rêver à cet "éternel féminin" et refuse de vivre. Il ne comprend pas que cet idéal de l’"éternel féminin" ne peut être réalisé que si l’on renonce à sa vanité, son narcissisme, son infantilisme.

Orphée a une relation au féminin trop irréaliste et faible pour être incarnée et vécue.

Il représente ces hommes qui sont en quête permanente de leur "éternel féminin", ne le trouvent jamais, multiplient les conquêtes dans leur vie, et n’ont pas conscience qu’il leur faut d’abord trouver leur féminin intérieur et l’intégrer.

C'est ainsi que le féminin non reconnu peut détruire un homme.

Les Bacchantes qui détruisent Orphée représentent cet aspect à la fois instinctif et divin du féminin. Cette nature ambivalente du féminin n’est pas dangereuse lorsqu’elle est libre de s’exprimer. Elle ne devient destructrice que lorsqu’elle est réprimée, niée ou dévoilée alors qu’on ne devrait pas le faire.

Orphée meurt de la main des femmes, car il est faible. Il est incapable de choisir entre la vie et la mort. Donc il demeure entre les deux mondes, vivant tout en étant mort.

D’une part, il a gardé en lui Eurydice morte, le féminin mort, et il refuse la vie et les autres femmes. D’autre part, il choisit la vie et non la mort, car il aurait pu mourir et retourner dans l’enfer rejoindre Eurydice. 

Sa destinée est cohérente. Le féminin n’a pas été intégré. Il a été perdu par la faiblesse d’Orphée et finit par se retourner contre lui de manière destructrice.

Malgré cette fin tragique, Orphée a généré des cultes appelés enseignements orphiques. Il a été impossible de les reconstituer. Ils contiennent des rites de purification et une similitude avec certains enseignements ésotériques de Pythagore. Et ils signifient que la mission de l’homme est de libérer sa dimension divine de sa prison matérielle, annonçant les doctrines gnostiques et alchimiques.

 

Femme portant tête d'Orphée-Moreau

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