Destin de femme: Créer son propre monde - "La broderie"

Village tibétain-La broderie

 

ÉLÉMENTS D'ANALYSE DE "LA BRODERIE" (conte tibétain)

 

Il était une femme si pauvre qu’elle n’avait pas même de chèvre ou de jardin potager. Elle était veuve et vivait avec ses 3 fils dans une petite maison de pierres, au bout d’un village bourbeux, gris et rude. Un sentier grimpait parmi les cailloux et l’herbe était rare vers les neiges éternelles. C’était là son paysage familier.

 

Village pauvre-La broderie

 

La question fondamentale posée par ce conte est: comment une femme peut-elle réaliser son rêve le plus profond, son aspiration la plus intense, et trouver sa place dans le monde?

Il traite donc de la créativité de la femme, celle qui lui permet de s’incarner dans la réalité. La femme créative réalise son propre univers en dépassant en elle le conflit entre monde intérieur et monde extérieur qui entrave souvent sa destinée. 

Dans ce conte, le processus créateur donne lieu à une transformation profonde de la femme, et une découverte de sa mission, de sa place, de son lieu. C’est en utilisant ses forces masculines qu’elle se réalise.

Ce conte n’a rien de spécifiquement tibétain, si ce n’est un élément en lien avec le cheval. Il ressemble aux contes occidentaux et a une structure initiatique classique, comprenant des épreuves et des figures surnaturelles.

La brodeuse

Femme Tibet-Li Zi Jian

 

Cette femme tissait et brodait merveilleusement. Tout les jours, de l’aube au crépuscule, elle inventait en fils de soie multicolores des fleurs, des oiseaux, des animaux sur des tissus blancs. Puis elle échangeait ses broderies contre quelques poignées de riz au marché de la ville. Ainsi, elle gagnait assez pour survivre et nourrir ses enfants.

 

La famille se compose d’une femme et de ses trois fils qui forment une totalité.

Mais il s’agit ici d’une fausse totalité, car la femme n’a pas de compagnon. Elle est pauvre, misérable et, malgré son talent de tisseuse et de brodeuse, parvient à peine à gagner sa vie. 

Structure du conte et fonctions psychologiques

La structure 3/4 est très fréquente dans les contes: il y a 3 épreuves semblables suivies d’une 4ème qui mène au but à atteindre, au dénouement.

Psychiquement, il s’agit du "dénouement" des nœuds ou complexes qui nous affectent.

Parfois, le 4 symbolise les 4 fonctions psychologiques qui aident le héros à atteindre son but. 

Selon Jung, nous appréhendons le monde et la vie à l'aide de quatre fonctions principales, dont deux rationnelles (sentiment et pensée) et deux irrationnelles (sensation et intuition) qui s’opposent.

- La sensation ou perception réaliste, pragmatique de la réalité: on perçoit que quelque chose se passe.

- La pensée: l’appréhension et l’analyse par l'intellect et la raison de ce qui se passe.

- Le sentiment, l'évaluation par les sentiments et le discernement qui nous permet d'affirmer "j'aime ou je n'aime pas" cette chose, ou cette chose est bonne ou mauvaise pour moi.

- L’intuition: la perception du sens et de l'essence d’une chose, qui crée des liens entre cette chose et son sens caché ou découvre son sens véritable. C’est souvent la fonction dominante des créateurs, des visionnaires, des mystiques…

En général, nous vivons à l’aide d’une fonction dominante qui agit efficacement, car nous sommes identifiés à elle. Elle est secondée par une deuxième fonction qui se met à son service. Plus rarement, une troisième fonction est intégrée.

Mais il demeure toujours une fonction faible ou fonction "inférieure" qui n’agit pas en notre faveur. Elle est inconsciente et a un aspect primitif et archaïque. Agissant contre nous, souvent à notre insu, elle est à l’origine des problèmes spécifiques et répétitifs que nous rencontrons dans notre vie.

Par exemple, une fonction "sensation" inférieure provoque des problèmes avec la réalité, le monde concret, pragmatique; une fonction "sentiment" négative des problèmes de discernement entre ce qui est bon et mauvais pour nous ou des problèmes avec nos sentiments…

La femme du conte a sans doute une fonction "sensation" inférieure car elle a des difficultés avec la réalité: elle ne parvient pas à gagner suffisamment sa vie et à s’incarner dans la réalité en utilisant son talent. Sa fonction dominante est alors la fonction opposée à la sensation, c’est-à-dire l’intuition, parce qu’elle est une artiste sensible aux messages de son inconscient. 

Quoique pauvre extérieurement, elle est riche intérieurement. Elle possède un don, un talent, une faculté: elle sait tisser et broder magnifiquement. C’est souvent le cas du féminin entravé et rejeté: il est riche intérieurement et pauvre extérieurement. Il subit une dualité, un conflit entre l'intérieur et l'extérieur, et a des difficultés à concrétiser ses rêves. 

Tissage et broderie

Le tissage et la broderie sont des activités typiquement féminines liées à la vie elle-même, à la destinée.

Tisser est un travail créateur, un travail d'enfantement: pour mener à bien cette œuvre, les deux principes, féminin et masculin, sont nécessaires. Il ne s’agit pas seulement de procréation pour la femme, mais aussi de création.

Au Musée des Arts Nouveaux de Paris, se trouve un métier à tisser Dogon qui représente un homme et une femme assis dos à dos: ils figurent le masculin et le féminin unifiés qui créent un monde équilibré et unifié.

Ce métier à tisser montre la collaboration du féminin et du masculin dans la création du monde par le biais de l’activité de tissage.

Les figures féminines qui tissent les destinées humaines vont toujours par 3, car elles sont liées au cycle de la lune. En effet, l’astre féminin n'est visible que durant les 3 quarts de son cycle. Son mouvement est ternaire, comme les étapes essentielles de la vie: naissance, vie et mort.

Dans les contes et mythes, ce sont les fées qui sont les maîtresses des destinées humaines: "fée" vient de "fatum" ("destin"). Elles ont aussi le pouvoir de la parole, celui de prophétiser: "fatum" vient aussi du verbe "fari" qui veut dire "parler".

La femme de ce conte ne se contente pas de tisser, elle sait broder. La broderie est différente du tissage: c'est une étape créatrice ultérieure. Le tissage est la naissance de l’oeuvre, la broderie l’embellit, la parachève.

On dit "broder" une histoire: on l'exagère, on l'embellit, on en fait une création plus achevée. En musique, "broder" consiste à rajouter des éléments pour parfaire une composition. Les femmes "brodent" aussi des pensées, des phantasmes, des imaginations qui viennent souvent de leur masculin et peuvent être sources de création.

La femme de ce conte brode pour vivre, mais elle n’a pas encore atteint la phase créatrice qui transforme la vie et le monde: à ce stade, la broderie est encore pour elle un moyen de subsistance, un travail laborieux qui la nourrit chichement et la maintient dans la misère et l’incapacité de changer sa vie.

La pauvreté et la solitude chez une femme peuvent également être le signe d'une influence négative du masculin: cette femme n’a pas intégré les aspects masculins positifs nécessaires pour changer sa vie - la combativité, la clairvoyance, le discernement, l’objectivité… Mais son don est intact. Elle doit tenter de transformer ce masculin négatif en découvrant en elle l'énergie masculine positive.

Sur le plan collectif, la situation s’est peut-être améliorée dans notre société où le masculin de la femme s’est réveillé. Cependant, une femme qui réussit dans la vie, qui conquiert sa place dans un monde masculin, ne réalise pas pour autant son individualité féminine, son essence féminine, voire sa destinée propre. Dans notre monde, le principe et les valeurs féminins ne sont pas intégrés et n’ont pas acquis leur juste place à côté du principe et des valeurs masculins.

Le rêve

Une nuit, dans son sommeil, une lumière merveilleuse s’allume dans sa tête. Elle rêve qu’elle se dirige vers un village semblable au sien. Pourtant, il est infiniment plus beau: les maisons ont trois étages, fièrement bâties au milieu de jardins peuplés d’oiseaux, d’arbres fruitiers, de fleurs et de légumes magnifiques. Un ruisseau transparent bondit parmi des rochers moussus. Au loin, sur la montagne, grimpent des pâturages, des moutons, des vaches au poil luisant. Devant ce paysage, la pauvre femme reste éblouie comme une enfant naïve, puis elle s’éveille sur son lit trouvé, dans sa maison froide.

 

Paysage tibétain magnifique

 

Un jour, la femme fait un rêve révélateur qui la marque profondément: son inconscient lui montre un autre monde, son monde intérieur, un monde auquel elle aspire mais qu'elle ne connaît pas.

C’est ce premier message de l’inconscient, ce premier contact avec l'inconscient, qui va amorcer le processus créateur.

C’est un rêve important, ce qu’on appelle "un grand rêve", numineux et intense, un de ces rêves qui nous donne l’élan et l’énergie de nous engager dans quelque chose de neuf. 

La création

Elle se lève, sort devant sa porte. Une folle envie envahit soudain son coeur et son esprit: broder son rêve sur un tissu avant qu’il ne s’efface de sa mémoire. Le jour même, elle se met à l’ouvrage, assise au coin du feu.

Trois ans durant, elle travaille obstinément, jour et nuit, dormant à peine quelques heures avant l’aube. Au soir tombé, elle allume une torche et se penche sur son ouvrage. Ses yeux irrités pleurent. Mais qu’importe: ses larmes, elle les brode, elle fait d’elles le ruisseau bondissant qui traverse le village rêvé. 

Ainsi passe la première année. La deuxième année, les yeux de la pauvre femme sont tellement usés qu’ils saignent, et de ses larmes rouges tombées sur le tissu, elle fait des fleurs dans les jardins et le soleil de cuivre éblouissant dans le ciel.

Au dernier matin de la troisième année, l’ouvrage est achevé. Le paysage brodé est exactement celui qu’elle a vu en rêve. Elle contemple les maisons à trois étages, les jardins où pas un fruit ne manque aux arbres, le ruisseau, les moutons, les buffles dans le pâturage de la montagne, les oiseaux traversant le ciel. Elle est heureuse.

 

La femme décide alors de broder le monde extraordinaire que l’inconscient lui a montré: durant 3 ans, jour et nuit, elle brode son rêve.

Et, pendant cette période de création, elle est en harmonie avec l’inconscient et sa vie extérieure.

La pauvreté ne l’affecte pas. Le masculin négatif ne l’atteint pas car il est transformé en énergie créatrice.

 

La femme appelle ses trois fils: "Regardez", dit-elle fièrement.

Les enfants n’ont jamais rien vu d’aussi beau. Ils s’exclament: "Allons à la lumière du jour, nous verrons mieux."

Ils sortent devant la porte et déposent le grand carré de tissu brodé sur un rocher, en plein soleil, et s’éloignent pour mieux le voir. Mais voici qu’un coup de vent subit traverse le village, siffle dans les buissons, couche les touffes d’herbe. Et il emporte la broderie merveilleuse avant que la mère et les enfants aient eu le temps de la retenir.

 

Broderie s'envolant-La broderie

Disparition de la création

La broderie achevée, le conte pourrait s’arrêter là: la femme a réalisé son rêve. Elle a intégré le contenu inconscient qu’il représente, sa vision profonde et sa conception du monde.

Malgré cela, la vie et le monde de la femme n’ont pas changé: la broderie est encore trop fragile, trop légère, trop peu réelle. Et cela va en faire la proie facile du vent.

La femme apporte la broderie au-dehors pour mieux la voir: la broderie est ainsi exposée à la lumière du soleil, à la lumière de la conscience.

Par malheur, le vent l’emporte et la fait disparaître.

Psychologiquement, une chose qui disparaît redevient inconsciente, retombe dans l’inconscient: elle est refoulée parce que le moment n’est pas venu. Nous ne sommes pas prêts à l’assimiler, à l’intégrer. Tant qu’une chose importante en nous n’est pas intégrée à notre vie consciente, elle ne peut pas nous aider, nous transformer ou transformer notre vie.

La broderie est une création tout juste achevée, donc encore fragile: elle ne résiste pas à l’épreuve de la réalité, à la lumière de la conscience. Elle est exposée trop rapidement au regard des autres. Alors, parvenue au seuil de la conscience, elle s’évanouit et disparaît.

Le masculin chez la femme - nommé "animus" par Jung - signifie "esprit", "souffle", et aussi "vent". C’est à un tel stade de vulnérabilité que le masculin négatif peut faire irruption dans la vie d’une femme. Il survient de manière soudaine et brutale et lui vole ce qu’elle a de plus précieux, une chose qui n’est encore "que du vent"… trop vulnérable pour être montrée en pleine lumière.

 

La pauvre femme pousse un grand cri et tombe évanouie. Ses fils la portent dans la maison, la couchent sur son lit, la raniment, puis ils vont courir la montagne jusqu’à la nuit, et recommencent le lendemain, à la recherche du chef-d’oeuvre envolé. Ils rentrent au soir bredouillés, désolés, épuisés.

Dépression et maladie

Alors, leur mère commence à dépérir. Elle ne veut plus manger, elle ne peut plus travailler, elle se meurt, lentement. Ses fils, tous les soirs, gémissent à son chevet. Un jour enfin, elle dit à l’aîné: "Il faut que tu retrouves ma broderie. Pars à sa recherche. Si dans un an tu n’es pas revenu, tu ne me reverras pas vivante."

 

Femme étendue-Ferdinand Hodler

 

La femme sombre dans la dépression. Elle vit un appauvrissement douloureux de son être, une perte d’élan vital, du sens de sa vie.

Cela arrive quand on s’est adonné intensément à une œuvre créatrice, ou que cette création n’a pas transformé notre vie. On croit avoir réalisé quelque chose, achevé quelque chose, dépassé quelque chose, alors que cela n’est encore qu’une ébauche. Alors, on se sent dépouillé, nu, plus misérable qu’auparavant.

La femme devient si dépressive qu’elle sent la mort l’étreindre à l’idée de la disparition définitive de la broderie.

Parfois, on doit faire face à un problème qui nous paraît si insoluble qu’on a l’impression qu’on va mourir si on ne trouve pas la solution: cela nous plonge dans un état désespérant et désespéré.

La seule issue pour cette femme est de mobiliser et d’utiliser les forces masculines dont elle dispose.

Ces forces sont figurées par ses trois fils.

Et c’est précisément ce que l’inconscient veut qu’elle fasse.

Jung - contrairement à Freud qui était exclusivement "causaliste" - a découvert que l’inconscient était également prospectif. L’inconscient a un "dessein" pour nous, une finalité qui consiste à nous guider vers la réalisation de notre être dans sa totalité.

Dans ce conte, on peut supposer que l’inconscient, en donnant ce rêve à la femme, souhaite que celle-ci s’épanouisse en transformant sa vie.

A la recherche de la broderie

Le lendemain, l’aîné chausse ses sandales et s’en va. Un an passe, mais il ne revient pas. Sa mère maintenant est maigre comme la Mort. Elle ne parle plus guère. Un matin, elle dit pourtant à son deuxième fils: "Mon enfant, puisque ton frère nous a oubliés, il est temps que tu partes à ton tour. Va chercher l’image que j’ai brodée trois ans durant. Si dans un an tu n’es pas revenu…" 

Elle hoche la tête, deux larmes ruissellent sur ses joues. Son deuxième enfant s’en va. Il se perd lui aussi. Alors sa mère appelle son troisième fils, et lui dit: "Je suis faible comme une mouche. Je ne résisterai plus longtemps. Va, et si tu as pitié de moi, ne m’oublie pas."

 

La femme demande d’abord à ses fils aînés de partir à la recherche de la broderie durant une année. Ceux-ci partent, mais ne reviennent pas. À bout de force, elle fait la même demande à son fils cadet qui est son ultime ressource.

Dans de nombreux contes, c’est le cadet, considéré comme le "naïf" ou le "nigaud", qui surmonte les épreuves et va au bout du chemin, alors que les aînés échouent.

Du point de vue des 4 fonctions psychologiques, le cadet représente la "fonction inférieure", cette fonction primitive et inconsciente qui agit contre nous et cause nos problèmes récurrents. 

Le problème de la femme est lié à son incarnation dans la réalité. 

Même si les femmes sont proches de la matière et de la réalité concrète ("mère" et "matière" ont la même origine), elles ont aussi plus de difficulté à agir, c’est-à-dire à réaliser et incarner leurs rêves et aspirations dans la réalité. D’où la nécessité de faire appel à leur énergie et leur force masculines. 

Collectivement, cela est dû à une répression du féminin qui s’est perpétrée durant des millénaires et a empêché les femmes d’entreprendre, de créer, de réaliser et de se réaliser, en les confinant dans des rôles définis et bornés. On ne se libère pas en 1 siècle de féminisme de millénaires de conditionnements...

Départ du cadet

Son troisième fils qui s’appelle Losang, s’en va vers le soleil levant, comme ses frères. Il marche longtemps, traverse des vallées, gravit des montagnes. Il se nourrit de fruits sauvages, il boit l’eau des sources et s’endort au creux de rochers quand il est fatigué. Enfin, un matin, il parvient devant une vaste plaine verte. Au loin, il aperçoit une maison de pierre, semblable à celles de son village. Devant cette maison, un cheval étrangement immobile, la bouche ouverte, tend le cou vers un tas de fourrage. Losang s’approche: "Pourquoi cet animal ne mange-t-il pas sa pitance? se dit-il, on dirait une statue."

 

Cheval-La broderie

 

Il s’approche encore et s’arrête, bouche bée. Le cheval est en pierre. Alors, sur le seuil de la maison, apparaît une vieille femme souriante qui lui dit:

"- Je t’attendais, mon fils, je sais ce que tu cherches: le carré de laine sur lequel ta mère a brodé un paysage vu en rêve. Ce sont tes deux frères qui m’ont tout raconté. L’un après l’autre, ils sont passés par ici avant toi. Je leur ai conseillé de ne pas aller plus loin, car le chemin qui conduit à la broderie merveilleuse est très malaisé. Je leur ai dit: "Si vous voulez rentrer chez vous, je vous donne pour la route un coffret plein de pièces d’or." Ils ont accepté. Ils sont partis vivre en ville. Et toi, garçon, que feras-tu?

- Moi, répond Losang, je n’ai que faire de ton or. Je veux retrouver le paysage brodé par ma mère sur le carré de laine. Si tu connais le chemin que je dois suivre, aide-moi.

- Ecoute, dit la vieille. Ce n’est pas un coup de vent ordinaire qui a emporté le carré de tissu brodé. Ce sont les fées de la montagnes ensoleillée qui l’ont pris. Elle l’ont trouvé tellement beau qu’elles sont voulu broder le même. Or, tu ne peux arriver au pays des fées qu’en chevauchant ce cheval.

- Il est en pierre, dit Losang.

- Peu importe, répond la vieille. Le cheval reprendra vie si tu plantes dans ses gencives tes propres dents, afin qu’il puisse manger dix brins de fourrage. Si tu veux, je peux t’aider à arracher ta mâchoire. Non? Nous verrons tout à l’heure. Sur ce cheval, tu devras traverser les flammes d’un volcan, les crevasses d’un glacier et les tempêtes d’un océan. Alors tu trouveras la montagne ensoleillée."

Le cheval

Le fils cadet, Losang, est le seul à avoir un nom dans le conte, ce qui le différencie des autres et montre son importance. Sur sa route, il découvre une maison où vit une vieille femme, qui pourrait être sorcière ou fée. 

Elle représente une énergie féminine positive qui va l’aider.

Elle lui révèle la vérité sur la disparition de ses frères et de la broderie. Celle-ci a été volée par les fées de la "montagne ensoleillée", qui est le monde de l’au-delà, le monde surnaturel et irrationnel, le domaine inconscient. Ces fées ont tellement aimé la broderie de la femme qu’elles l’ont volée pour en faire une copie.

Sur le plan psychologique, cela correspond à une intervention de l’inconscient qui transmet un message important à la conscience.

Il est utile de préciser que l’inconscient n’est pas un réservoir plus ou moins glauque de contenus psychiques refoulés, négatifs et obscurs. C’est un réservoir quasi infini de contenus à la fois positifs et négatifs, personnels, transpersonnels et collectifs, allant de l’inconscient personnel à l’inconscient collectif de l’espèce humaine.

Par conséquent, les messages qu’il nous envoie, par le biais des rêves, des rêveries, des fantaisies, des phantasmes, des visions, voire des créations et révélations sont stricto sensu vrais, justes et objectifs.

Cette vieille femme révèle aussi à Losang que ses frères n’ont pas poursuivi leur voyage en raison de l’argent qu’ils ont reçu d’elle: la cupidité a été plus forte que la vie de leur mère.

Ils ne reparaîtront pas dans le conte car ils représentent des aspects masculins négatifs de la mère: celle-ci n’est pas matérialiste et arriviste, mais créatrice, une authentique artiste. Elle doit simplement prendre conscience de son pouvoir créateur, et apprendre à s’en servir pour transformer sa vie et son environnement. 

La vieille femme du conte possède quelque chose d’étrange: un cheval en pierre, statufié, sans vie, qui ne peut plus se nourrir par manque de dents.

Le cheval a une symbolique riche et universelle: dans ce conte, il est statufié car il n’a plus de dents. Il ne peut donc plus se nourrir, nourrir son énergie vitale.

Perdre ses dents, c’est perdre son agressivité positive, perdre sa jeunesse et ses défenses. C’est aussi un symbole de frustration, de castration, d’impuissance car les dents représentent la force de mastication, la force virile, masculine, la confiance en soi. Ne dit-on pas "avoir les dents longues" pour exprimer l’énergie combattive?

Sur le plan psychologique, le cheval sans dents évoque l’état de la mère qui a perdu toute force vitale et est en train de dépérir.

Il est l’animal secourable fréquent dans les contes: la force instinctive positive qui doit être réveillée et mise au service de la conscience.

Aussitôt, Losang prend un caillou et brise ses dents. Il les plante dans la gueule ouverte du cheval. Le cheval grignote dix brins de fourrage. Le voilà tout à coup fringant comme un pur-sang. Losang monte en croupe, salue la vieille et s’en va. 

 

Pour pouvoir retrouver cette énergie instinctive et la nourrir, Losang doit sacrifier ses propres dents. 

Psychologiquement, il faut souvent sacrifier quelque chose pour obtenir de l’aide. 

Grâce à ses nouvelles dents, le cheval reprend vie en mangeant 10 brins de fourrage. 10 est un nombre de totalité et d’accomplissement: il totalise les 4 nombres premiers (1, 2, 3, 4). 

Le cheval est un animal à la fois chtonien (de la terre) et ouranien (du ciel), lunaire et solaire: cela lui permet d’être en lien avec tous les éléments. Dans toutes les cultures, le cheval est aussi un animal "psychopompe": il guide vers le royaume de la mort, vers l’au-delà.

Dans ce conte, le cheval et Losang vont traverser tous les éléments déchaînés. Et le cheval va guider Losang vers le royaume des fées: l'inconscient.

Dans la culture tibétaine, les "chevaux du vent" transportent les prières, les vœux et les espoirs des pèlerins qui vont prier au sommet d’une montagne. Le "cheval du vent" est un symbole de bien-être et de chance. Il monte et croît quand les choses vont bien pour quelqu’un, et il descend et décroît quand les choses vont mal.

Cela pourrait expliquer le fait que le cheval est figé et pétrifié: il représente l’état de la mère de Losang.

 

Homme à cheval noir sur fond crépusculaire

Voyage initiatique de Losang

Le cheval redevenu vivant permet à Losang d’affronter les éléments: le feu, la glace, la tempête qui correspondent aux éléments feu, eau, air -  le cheval représentant la relation avec la terre.

Les éléments correspondent à des états émotionnels extrêmes que l’on peut vivre lors d’un voyage initiatique, d’un voyage dans l’inconscient: le feu qui brûle, la glace qui isole et qu’il faut briser, la tempête qui nous submerge, la relation à la terre qu’il faut préserver.

 

Chevauchant, il parvient dans un désert de rochers noirs. Sur ce désert, se dresse une montagne de feu. Il pousse son cheval dans le flammes. Il étouffe, il brûle, le dos courbé dans la fournaise, il va succomber, à bout de forces. Le cheval bondit hors du feu. Losang chevauche encore un jour et une nuit, sur une plaine blanche. 

 

Volcan

 

Alors, il voit devant lui un glacier étincelant. Il le traverse, grelottant, s’écorchant aux rocs transparents, tranchants comme des couteaux. Au bout de ce glacier, voici l’océan immense et gris. Losang plonge dans les vagues avec son cheval. Il s’épuise contre une tempête rugissante. Il ne sait combien de temps cela dure. 

 

Monde de glace imaginaire-François Schlesser

Le monde des fées

Enfin, un matin, il voit dressée devant lui une montagne verte, ensoleillée, merveilleuse.

Il découvre les fées dans une prairie. Elles sont assises en rond, penchées sur des broderies multicolores. Au milieu d’elles, sur l’herbe, est posé le carré de tissu brodé de sa mère. Les fées accueillent Losang avec affection. Elles sont belles. La plus jeune l’émeut beaucoup. Elle dit au jeune homme: "Nous savons ce que tu es venu chercher. Tu pourras emporter l’ouvrage de ta mère demain matin, car nous n’avons pas encore fini de le recopier. d’ici là, tu es notre invité."

 

Fées dansant en ronde

 

Jusqu’au soir, Losang se promène sur la montagne ensoleillée bavardant avec la jeune fée. Au crépuscule, elle lui dit: "Nous allons nous séparer. Mais je veux d’abord te faire un cadeau."

Elle prend un fil d’or, se penche sur le paysage rêvé par la vieille mère, et brode sa silhouette de fée au bord du ruisseau qui traverse l’image. Puis elle disparaît.

 

À l’issue de voyage périlleux, Losang arrive au royaume des fées. Celles-ci l’accueillent amicalement et lui promettent de lui rendre la broderie.

Il est étonnant que les fées aient volé la broderie pour la copier: cela signifie que cette femme a un don si extraordinaire que les fées, des figures archétypiques, vont jusqu’à copier son œuvre.

Psychologiquement, l’inconscient a lui aussi besoin de notre aide, de notre collaboration, de notre créativité.

Ce conte est un exemple parfait de la coopération, de la collaboration qui peut s’établir entre l’inconscient et le conscient. Une collaboration qui entraîne la transformation de la vie de la femme.

Dans ce royaume inconscient des fées, Losang rencontre la plus jeune d’entre elles, une figure féminine qui l’attire. Avant son départ, elle se contente de broder son image sur la broderie. Elle ne peut pas l’accompagner car elle fait partie de l’autre monde, surnaturel, irrationnel, le monde de l’inconscient où elle est refoulée.

La transformation

Le lendemain, Losang s’en va, emportant le tissu brodé. Il arrive dans son village après une longue chevauchée. Il bondit dans sa maison: "Mère, regarde!" dit-il triomphant.

Il déroule le carré de tissu. La broderie est tellement belle que la maison en est illuminée. Sa mère tremble, tant elle est heureuse. "Allons au soleil, dit-elle, devant la porte nous la verrons mieux."

Ils sortent. Alors, un coup de vent arrache l’ouvrage des mains de Losang.

Mais cette fois, par un étrange prodige, il ne l’emporte pas au loin: il l’étend. Le paysage brodé s’agrandit tant qu’il recouvre bientôt le vieux paysage familier. Il prend vie. Voici la montagne couverte de troupeaux, et les maisons à trois étages, et les jardins. Au bord du ruisseau, une jeune fille est penchée.

 

Montagne ensoleillée Tibet

 

Losang court vers elle. C’est la plus jeune des fées qui a brodé sa silhouette sur le paysage. Ils s’embrassent en riant. Quelques jours plus tard, ils se marient. Losang, entre sa femme-fée et sa mère, vécut heureux sous le soleil clair.

Dénouement

Le conte s’achève avec l’union entre le fils et la fée, le masculin et le féminin: cela donne une triade qui comprend la mère, le fils et sa femme-fée.

On pourrait penser que ce 3 final est un peu bancal, puisque la mère est toujours seule, sans compagnon.

Mais elle a transformé son rêve en réalité: son monde misérable est devenu un monde magnifique où elle va pouvoir vivre et créer en toute liberté.

Une femme qui effectue un tel parcours est complète et "individuée" ("unifiée" et "complète" selon Jung). Elle a intégré son masculin et elle n’a pas besoin de compagnon extérieur. Elle est assez mûre, forte et indépendante pour vivre seule.

La femme de ce conte a appris qu’elle pouvait créer, avoir un impact sur le monde extérieur, y trouver sa place, maîtriser sa destinée.

Elle a réalisé son univers intérieur. Le monde intérieur et le monde extérieur sont unifiés en elle et elle est libérée de tout conflit - de toute névrose. 

 

Couple coloré

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