Destin masculin: Rechercher son identité - "Le vilain petit canard"

Cygne (Vilain petit canard)

 

ÉLÉMENTS D’ANALYSE DU "VILAIN PETIT CANARD" (conte d’Andersen)

 

Ce conte est un conte d’auteur et contient des éléments personnels. Mais le problème qu’il traite est universel, et il est possible de le considérer et l’interpréter sur un plan symbolique et psychologique.

Tous les personnages sont représentés par des animaux, à l’exception de quelques figures humaines. Il est difficile de définir le genre du vilain petit canard, car il souffre d'un problème que partagent les femmes et les hommes. 

Tous les oiseaux et volatiles qui jalonnent le conte ont une symbolique relativement proche: le canard, le canard sauvage, l’oie sauvage, le jars, mâle de l’oie, la poule et le cygne - et particulièrement le canard et le cygne.

À l’origine, le canard est sauvage: il a été domestiqué par les Égyptiens en 1500 ans avant J.C. et est très important en Extrême Orient, notamment en Chine. Il y symbolise l’énergie vitale, ainsi que le mariage et le bonheur conjugal, car le mâle et la femelle nagent ensemble. 

En français, il existe une expression péjorative, le "canard boiteux", qui date de la fin du 19è siècle. Elle est censée venir de l’anglais "a lame duck". Dans le monde de la finance et de la bourse, le "lame duck" est un vendeur de titres incapable de payer ses dettes, donc un spéculateur insolvable. Semblable à celle du canard, sa démarche est boiteuse. Mais en anglais, le mot "lame" n’a pas précisément le sens de "boiteux". Il signifie plutôt "canard blessé" et vient de la chasse aux canards sauvages prisée par la noblesse anglaise.

Le canard est un oiseau très complet car il est en lien avec trois éléments: la terre, l’eau et l’air. Il marche, nage et vole.

La symbolique du cygne est proche de celle du canard: "cygne" vient du mot allemand "Schwan" qui vient de "Swen" comme "Sonne", le "soleil".

Le cygne est un symbole de lumière et de clarté, en raison de sa blancheur et de sa couleur immaculée, d’une lumière masculine, solaire, céleste, fécondante. Le cygne noir est l’aspect lunaire et féminin du cygne blanc, son opposé obscur et occulte. 

Le cygne est souvent associé à la femme: il est proche de l’oie, de la colombe, de la mouette. La femme-cygne est fréquente dans les mythes (Leda et Zeus) et les contes.

Le cygne est à la fois masculin et féminin, nocturne et diurne, de la terre et de l’eau. Il représente une "union des contraires" qui est bien traduite dans ce conte par la maturation du petit canard qui unifie en lui le canard et le cygne, le conscient et l’inconscient, le MOI et le SOI.

Le cygne est présent dans le chamanisme, le christianisme, l’alchimie: en alchimie, il symbolise le mercure volatile, l’union de l’eau et du feu, donc une union des contraires. Dans le christianisme, le cygne qui chante représente parfois le Christ qui agonise sur la croix.

L’oie, elle, est proche du canard: également symbole de la fidélité conjugale. Il y a deux types d’oie, l’oie blanche dont les attributs sont la pureté, la virginité et une certaine ingénuité péjorative, et l’oie sauvage migratrice. L’oie est une messagère entre la terre et le ciel. 

Naissance des canetons

C’était l’été. La campagne était belle, il faisait bon, les blés étaient jaunes, l’avoine verte, le foin ramassé. En plein soleil, s’élevait un vieux château entouré de douves profondes, et depuis le mur de base jusqu’à l’eau poussaient de hautes bardanes à larges feuilles. L’endroit était aussi sauvage qu’une forêt profonde. 

Une cane était là, sur son nid. Elle couvait ses canetons qui devaient sortir des œufs, mais elle commençait à en avoir assez, car cela durait depuis longtemps, et on venait rarement la voir. Les autres canards préféraient nager dans les douves.

 

Cane couvant oeufs

 

Enfin, les œufs craquèrent l’un après l’autre. Tous les jaunes d’œufs étaient devenus vivants et sortaient la tête. Les canetons s’agitaient et regardaient de tous côtés sous les feuilles vertes, et la mère les laissait regarder autant qu’ils voulaient, car le vert est bon pour les yeux.

 

Canetons nouveau-nés

Eclosion du dernier oeuf

"Comme le monde est grand, disaient les petits qui étaient dans un espace plus vaste que leurs œufs. - Croyez-vous que c’est là le monde entier? répondait la cane. Il s’étend si loin. Mais je n’y suis jamais allée. Vous êtes bien là tous, au moins? Non, je ne les ai pas tous, constata-t-elle. Le plus grand œuf est encore là. Combien de temps cela va-t-il encore durer? J’en ai assez." Et elle se recoucha.

"Eh bien, comment ça va? demanda une vieille cane qui venait en visite - Ca dure bien longtemps pour un seul œuf, dit la cane. Il ne veut pas se percer. mais les autres sont les plus jolis canetons que j’aie jamais vus. Ils ressemblent tous à leur père, ce scélérat qui ne vient pas me voir. - Laisse-moi voir cet œuf qui ne veut pas craquer, dit la vieille. Mais, c’est un œuf de dinde ma foi! Tu n’as qu’à le laisser et enseigner la nage aux autres enfants. - Je resterai tout de même dessus encore un peu de temps, voilà si longtemps que j’y suis. Je peux bien continuer."

Enfin, le gros œuf creva et un petit en sortit. Il était grand et laid. La cane le regarda longuement.

 

Canard noir

 

"Voilà un caneton terriblement gros, dit-elle. Aucun des autres ne lui ressemble. Ce n’est tout de même pas un dindonneau! Enfin, on verra ça bientôt. Il faudra bien qu’il aille à l’eau, même si je devrais l’y pousser à coups de patte."

Le conte débute par la couvaison de ses oeufs par une cane. Ils éclosent tous, à l’exception du dernier. La cane le couve plus longtemps bien qu’une vieille cane, une figure d’autorité, conseille à la mère de l’abandonner et le détruire. 

À son éclosion, le petit canard est plus laid et plus grand que les autres.

On pourrait penser que ce dernier œuf, qui met tant de temps à éclore, va donner naissance à un canard hors du commun, mais c’est le contraire qui se produit. 

Le petit canard est en effet extraordinaire, mais le regard des autres le dévalorise et ne le voit pas tel qu’il est. Personne n'a conscience que sa différence fait de lui quelqu’un d’extraordinaire.

Le fait qu’il soit plus grand que les autres est positif, mais personne ne le trouve "grand", et tout le monde le trouve "laid" en raison de cette différence.

L’œuf symbolise une naissance, une création: dans de nombreux mythes de création, le monde est créé à partir d’un œuf, l’œuf du monde, l’œuf cosmique, l’œuf primordial qui contient toute la variété des êtres, même si l’œuf n’est pas premier dans le processus de création. 

L’oeuf signifie que quelque chose de neuf va se manifester dans la réalité. 

Première sortie des canetons

Le lendemain, il fit un temps délicieux et le soleil brillait. La mère cane alla au bord de la douve avec toute sa famille. Elle sauta dans l’eau et les canetons plongèrent à sa suite. Ils nageaient gentiment, leurs pattes s’agitaient comme il faut, et tous étaient là. Même le gros gris si laid nageait avec les autres.

 

Cane et canetons sur l'eau

 

"Non, ce n’est pas un dindon, dit la cane. Regardez-moi comme il sait bien se servir de ses pattes, et comme il se tient droit! C’est bien un petit à moi! Et, en somme, il est tout à fait beau, à bien le regarder! Venez avec moi maintenant, que je vous mène dans le monde et vous présente dans la cour des canards, mais tenez-vous toujours près de moi, afin qu’on ne vous marche pas sur les pattes, et méfiez-vous du chat!"

 

Canard noir aspergé par l'eau

Confrontation aux autres

Ils arrivèrent dans la cour des canards. 

"Jouez des pattes, leur dit-elle, et tâchez de vous dépêcher, et surtout courbez le cou devant la vieille cane là-bas. C’est elle qui a le plus haut rang de toutes ici. Elle est de race espagnole. C’est pourquoi elle est grosse, et vous voyez qu’elle a un ruban rouge à la patte. C’est magnifique, cela, c’est la plus haute distinction qu’une cane puisse avoir, cela signifie les animaux et les hommes doivent la reconnaître. Allons, dépêchez-vous, ne restez pas dans mes pattes! Un caneton bien élevé marche en écartant les pattes, comme père et mère. C’est bien! Maintenant, courbez le cou et dites « coin coin!"

 

Cane et canetons-Peinture

 

Les petits obéissaient. Mais les autres canes, tout autour, les regardaient et s’esclaffaient:

"Regardez-moi ça ! Nous allons avoir une famille de plus! Comme si nous n’étions pas assez nombreux déjà. Et fi! quelle mine a l’un de ses canetons! Celui-là, nous n’en voulons pas!"

Et aussitôt une cane de voler et de mordre le vilain petit canard au cou.

"Laisse-le tranquille, dit la mère, il ne fait de mal à personne. - Certes, répondit la cane qui avait mordu, mais il est trop grand et cocasse, il faut le taquiner! - Ce sont de beaux enfants que vous avez, la mère, dit la vieille cane ornée d’un ruban à la patte. Tous beaux, à l’exception de celui-là. Je voudrais que vous puissiez le refaire. - Ce n’est pas possible, Madame, dit la mère cane. Il n’est pas beau, mais il a très bon caractère, et il nage aussi joliment que tous les autres. Et même, j’ose ajouter que, selon moi, il embellira ou deviendra un peu plus petit avec le temps. Il est resté trop longtemps dans son œuf, c’est pourquoi il n’a pas la taille convenable."

Et lui lissant son plumage, elle rajouta: "D’ailleurs, c’est un canard, rajoute-t-elle, ça n’a donc pas d’importance. Je crois qu’il sera vigoureux et fera son chemin."

Malgré cela, le pauvre petit canard devint la risée de la basse-cour, et tous se moquaient de sa taille et de sa laideur. Les canards le mordaient, les poules lui donnaient des coups de bec, et la fille de ferme qui nourrissait les bêtes le renvoyait du pied. Et la cane avait de moins en moins le courage de le défendre contre tous. Elle voulait être acceptée par les autres. À tel point qu’elle finit par souhaiter qu’il fût loin.

 

Basse cour-Philibert Léon Couturier

 

Aussi, le petit canard se sentait de plus en plus mortifié et malheureux. Ses frères eux-mêmes étaient cruels et répétaient: "Si seulement le chat t’emportait, vilain!"

L'enfant différent

Sur le plan psychologique, le "vilain petit canard" représente l’enfant non désiré même si sa mère le "couve". L’enfant rejeté, négligé, abandonné, mais aussi un enfant-archétype, qui porte en lui des possibilités et facultés nouvelles de vie. Il est par excellence l’enfant différent, l’enfant en exil, d’une autre essence, d’une autre "espèce" que les autres. 

Un tel enfant doit affronter des épreuves douloureuses pour se trouver lui-même, et trouver sa vraie famille, sa vraie lignée, sa place dans le monde.

Le thème de l’enfant délaissé, abandonné, en exil est universel: une abondante littérature traite de cet enfant qui est souvent orphelin. Car même s’il a une famille, elle n’est pas sa vraie famille, et il devra trouver ses véritables racines, les racines spirituelles. On peut se sentir orphelin et en exil dans sa famille biologique.

Le vilain petit canard est donc l’enfant différent et rejeté par sa famille et sa communauté: et il souffre de l’éternel problème de l’exilé, de l’étranger.

Cet enfant-canard est placé devant un dilemme douloureux: suivre son chemin propre en quittant sa famille, ou se trahir et devenir ce que l’on attend de lui pour rester en sécurité au sein de sa communauté. Il doit choisir entre la sécurité et le conformisme et l’inconnu et la différence.

Pour cela, il va effectuer un parcours initiatique qui le mène du canard au cygne et à la réalisation de son être véritable.

Ce conte est anti-conformiste, voire révolutionnaire, car il sous-entend que les liens du sang, l’hérédité biologique, ne sont pas les plus importants pour un enfant, même s’il en a besoin au départ. 

Si un enfant est différent de sa famille, s’il est d’une nature différente, d’une espèce différente, il est préférable qu’il quitte cette famille pour trouver sa famille spirituelle.

Rejet et mépris des autres

Toutes les bêtes de la basse-cour, ainsi que la fille de ferme, manifestent leur mépris pour le petit canard par des gestes de violence, des attitudes agressives et malveillantes. 

Et sa mère, au début bienveillante, désire elle-même son départ.

La vie de cet enfant différent débute par une grande souffrance: il souffre d’être rejeté, de n’être pas accepté, pas aimé. 

Cela fait naître un complexe douloureux en lui: le syndrome d’abandon, le complexe d’infériorité, le complexe de persécution.

De nombreux enfants souffrent de ce sentiment qui vient d’une exclusion plus ou moins manifeste de leurs parents. Parfois, on les dévalorise par des paroles négatives, des petites malédictions qu’on leur assène. Il suffit d’une différence physique par rapport à la norme – trop maigre, trop gros, trop grand, trop petit – pour qu’il y ait projection négative sur eux et que le complexe naisse. 

Mais ce complexe peut aussi avoir des effets positifs: il peut les stimuler, les aider à se trouver, à se réaliser tels qu’ils sont et à mûrir davantage que les autres. De nombreux hommes remarquables ont vécu une enfance difficile et se sont sentis exclus. 

Ce complexe peut aussi les poursuivre toute leur vie, leur donner un sentiment de non-appartenance, de solitude, d’inadaptation au monde.

Dans ce cas, l’enfant se conforme et devient ce que les autres veulent qu’il soit pour être accepté et aimé. Chaque être humain réagit différemment face à l’exclusion, au rejet, à l’abandon.

Le conte montre comment un tel problème peut être résolu.

Le canard représente, comme tous les animaux, l’instinct, la nature sauvage. 

Pour des raisons de culture et d’éducation, on veut toujours réprimer chez l’enfant sa nature sauvage. Pourtant, les enfants ont un grand besoin d’exprimer et de vivre l’instinct et leur nature sauvage. On ne doit pas rogner leurs ailes trop tôt. Il faut les laisser mûrir à leur rythme et les protéger des conditionnements de la société. L’intégration de l’instinct constitue une base solide pour construire leur future personnalité. Alors, ils deviendront des êtres sains, vigoureux, vivants, non pervertis. 

Actuellement, on a tendance à formater les enfants de plus en plus tôt sous le prétexte de les adapter à une société standardisée.

Abandon par la mère conformiste

La cane représente une mère conformiste qui veut être intégrée dans sa communauté: elle a honte qu’on se moque de son petit. Et elle souhaite inconsciemment s’en débarrasser car elle ne peut assumer le rejet et la différence. Elle craint d’être elle-même rejetée.

Ce genre de mère peut sembler positive à première vue: mais son attitude est inauthentique car elle ne vit pas sa vie propre. 

De telles femmes paraissent "nager" aisément dans la vie car elles sont organisées, réalistes, pragmatiques. Mais quelque chose sonne faux: elles ont trop besoin de la communauté pour se sentir acceptées, pour leur propre sécurité. 

Alors elles deviennent conformistes jusqu’à sacrifier leur enfant, en le modelant, en l’empêchant d’être lui-même ou en le négligeant et en ne lui donnant pas d’amour.

Cette attitude est d’autant plus marquée que le père est absent et ne se manifeste pas: la mère-cane parle de "ce scélérat qui ne vient pas me voir".  Elle est seule et n’a pas de compagnon. Or, sans l’aide et la protection du père, une mère est fragile et vulnérable. C’est une mère-enfant abandonnée, une femme-enfant qui a du mal à être mère.

Si elle est entourée de femmes positives, elle apprendra peut-être à materner son enfant.

Dans les sociétés antiques, la "déesse-mère" a rempli cette fonction de mère auprès des femmes. Elle était vivante et incarnée dans les femmes. Par la suite, les "déesses-mères" ont été remplacées par les "marraines" qui assuraient la relève en cas de défaillance de la mère. 

Malheureusement, cela n’existe plus dans nos sociétés modernes: les "déesses-mères" ont été éradiquées par les religions monothéistes et les "marraines" ont une fonction purement sociale. 

La société patriarcale oblige souvent la mère à choisir entre elle et son enfant: les enfants non-conformistes sont alors sacrifiés sur l’autel de la société, car la famille cimente la société. 

Mais cela n’aide pas la société à évoluer. Au contraire, cela la fait régresser. 

Le conformisme donne un sentiment de sécurité et de protection, mais il fige, il rend rigide, statique, il est un frein à la vie et un obstacle au renouvellement et au changement. 

Contraindre une femme à choisir entre la société et sa nature féminine, son âme personnelle, a des conséquences terribles, tant individuelles que collectives.

Le conte pose ce problème avec discernement et profondeur.

La différence et l’altérité nous renvoient à l’autre en nous, à notre ombre, à ce qui nous fait peur en nous, à ce que nous ne voulons pas voir ni accepter. 

Alors, on projette cela sur les autres, ce qui est à l’origine de toutes les formes de racisme, d’exclusion, d’ostracisme, comme les génocides, les guerres, la haine de ceux qui sont différents… 

Peut-être tous les êtres conformistes sont-ils des "vilains petits canards" qui deviennent ce qu’on leur demande d’être, c’est-à-dire semblables aux autres? C'est ainsi qu'ils ne deviennent jamais des cygnes conscients, matures, unifiés. 

La psyché est unique et individuelle: il n’y a pas deux êtres humains semblables. Si l’on comprend cela, on peut "sauver son âme" pour la rendre vivante, créatrice, intègre. Au contraire, "perdre son âme" consiste à la vendre à la collectivité, la vendre au "diable" ou à des valeurs et idéologies collectives. Perdre son âme, c’est fusionner avec la communauté, s’identifier à la communauté pour être aimé, accepté, reconnu. C’est renoncer à soi-même, se trahir, se nier, se rejeter soi-même.

Cette conception correspond à la conception chrétienne du sacrifice de soi, qui a été très mal interprétée.

Il y a des êtres humains qui ont tant besoin d’être reconnus et aimés que cela devient pathologique. Ils ne se préoccupent que de leur image et n’existent que par le regard des autres.

Fuite et première aventure

Un jour, à bout de force, il s’envola par-dessus la haie et arriva dans un grand marais habité par des canards sauvages. Triste et fatigué, il y passa la nuit. Le lendemain, les canards sauvages lui demandèrent qui il était, car ils le trouvaient très laid. Mais cela leur était égal, pourvu qu’il ne se marie pas dans leur famille. Deux jars sauvages lui proposèrent d’être oiseau migrateur et de partir avec eux, lui disant qu’il finirait bien par trouver une oie sauvage, malgré sa laideur.

 

Canards sauvages-Peinture

 

Le petit canard souffre tant de n’être pas accepté qu’il s’enfuit, ce qui est l’attitude juste. Il ne veut pas se laisser façonner et il préfère affronter l’inconnu. 

C’est alors que débute son chemin vers lui-même.

Cette attitude prouve que rien n’est fatal ni inéluctable: même si la mère échoue et sacrifie son enfant, il est toujours possible de trouver son chemin personnel et se réaliser.

Seul et désemparé, perdu dans la nature, le petit canard fait des rencontres qui sont autant d’étapes de son évolution intérieure.

Il rencontre des canards sauvages et des jars migrateurs qui l’acceptent à certaines conditions: qu'il ne veuille pas s’intégrer à leur groupe ni épouser une de leurs femelles. C’est donc une acceptation non désintéressée et limitée. 

Mais c’est une première tentative pour le petit canard de s’intégrer à une communauté, et une première expérience de la liberté. Les canards sauvages, les oies et les jars sauvages sont libres, contrairement aux canards de basse-cour d’où vient le petit canard. 

Mais leur liberté n’est qu’apparente et mène à la mort, car les jars sont tués par des chasseurs.

Les chasseurs et leur chien

Soudain, des coups de fusil éclatèrent et les deux jars furent tués. Il y avait une grande chasse autour du marais et toutes les oies sauvages s’envolèrent. Le petit canard était terrifié et cacha sa tête sous son aile. Un chien énorme se tenait devant lui: les yeux brillants et menaçants, il ouvrit grand sa gueule, comme pour le dévorer, puis s’en alla soudainement. "Il doit me trouver très laid, se dit le petit canard, pour ne pas me mordre…"

 

Chasseur de canards

 

Cette première rencontre est donc vouée à l’échec. Le moment n’est pas encore venu pour le petit canard, car il ne s’aime pas et il attire encore sur lui la destruction et la mort représentées par les chasseurs et le chien.

En effet, il fait une rencontre effrayante avec le chien de chasse.

Il s’agit d’un chien menaçant et le petit canard craint d’être mordu et tué lui-aussi. Cependant, le chien le laisse tranquille.

Au lieu de s’en réjouir, cela le renvoie à son complexe: il pense qu’il est si laid que même un chien ne désire pas le mordre!

Certains enfants se sentent si peu intéressants, si laids, si peu dignes d’intérêt et d’amour, qu’ils préfèrent être maltraités, battus, plutôt que de subir l’indifférence des autres. Le petit canard est dans un tel état: il aimerait que le chien le morde pour se sentir normal.

Chez la vieille femme, entre chat et poule

Il attendit des heures avant que le calme ne revînt sur le marais. Puis il quitta rapidement ce lieu dangereux et courut à travers champs et prés jusqu’à une pauvre petite cabane. Une vieille femme y vivait avec son chat et sa poule qu’elle gâtait et aimait comme ses propres enfants.

À sa vue, le chat se mit à gronder et la poule à glousser. En le voyant, la vieille dit: "Voilà une bonne prise, je vais avoir des œufs de cane. Pourvu que ce ne soit pas un canard!"

Le vilain petit canard fut ainsi accepté durant 3 semaines, mais il ne pondit pas le moindre œuf. Le chat était toujours le maître de la maison et la poule la maîtresse. Ils répétaient: "Nous et le monde", croyant qu’à eux deux, ils formaient la meilleure moitié du monde!

 

Chat menaçant

 

Ainsi rejeté, le petit canard restait dans son coin, rêvant au grand air et à l’éclat du soleil. Un jour, il eut le désir fou de nager et ne put s’empêcher d’en parler à la poule. 

 

Poule perchée

 

"Lubies! s’écria-t-elle. Tu es fou. Demande au chat - je ne connais pas d’animal plus intelligent – s’il aime nager sur l’eau ou plonger. Demande à la femme, si intelligente elle aussi. Elle n’aimerait certainement pas nager. Tu ne prétends tout de même pas être plus intelligent que le chat et la femme. Ne fais pas le fou et remercie ton créateur de tout le bien qu’on t’a fait. Tu as la chance d’être recueilli dans une maison chaude et une société où tu peux t’instruire, que te faut-il de plus?"

Le danger de mort passé, le petit canard est recueilli par une vieille paysanne qui vit avec son chat et sa poule. La femme l’accepte "à l’essai" car elle le prend pour une cane et espère qu’il va pondre des œufs.

Le chat et la poule sont les vrais maîtres du logis, des "enfants-rois". Ils rejettent le canard et lui manifestent leur mépris et leur supériorité.

La poule est un volatile relié à la mort: dans de nombreuses sociétés traditionnelles, on sacrifie une poule lors des rites de communion avec les morts. La poule noire est utilisée comme guide dans l’au-delà.

Dans le conte, il y a un épisode significatif avec la poule: le petit canard a une telle envie de nager qu’il se confie à la poule. Et celle-ci lui répond qu’il est fou, car personne d’autre parmi les gens "intelligents" de la maison n’aurait envie de nager et de plonger dans l’eau.

Ici, le petit canard est confronté à l’exploitation, au mépris et à la culpabilisation. Il est utilisé, exploité, manipulé, considéré comme ingrat. La poule prétend qu’il est tombé dans une bonne famille où il peut s’instruire avec des gens intelligents, mais qu’il est trop insensé pour en profiter. En fait, elle le culpabilise et le dévalorise. Cette soi-disant famille est incomplète et déshumanisée.

Toutefois, pour la première fois, le petit canard exprime un désir personnel et résiste. C’est une première manifestation de sa personnalité différenciée. 

Retour dans la nature et découverte des cygnes

"Alors, je vais partir dans le vaste monde." fit le petit canard. Et il partit. Mais partout, les animaux le dédaignaient à cause de sa laideur. L’automne arriva, les feuilles tombèrent, un vent violent se leva, il faisait un froid glacial. Et le pauvre petit canard était gelé.

 

Canard mandarin sur glace

 

Un soir, par un crépuscule somptueux, un troupeau de grands oiseaux surgit des buissons. Le petit canard n’en avait jamais vu de plus merveilleux: ils étaient d’un blanc immaculé, avec leurs cous longs et gracieux et leurs grandes ailes admirables. C’étaient des cygnes. Ils poussèrent un cri singulier et s’envolèrent vers de lointains pays chauds.

Les voyant voler très haut, le petit canard éprouva un sentiment étrange: il tournoya dans l’eau comme un fou, poussa un cri strident et inaccoutumé, à tel point qu’il eut peur. Les oiseaux avaient disparu, et il se sentit si désespéré qu’il plongea au fond de l’eau et revint à la surface, hors de lui. Il les aimait follement, ces beaux oiseaux, comme il n’avait jamais aimé auparavant. 

 

Cygnes sur l'eau-Peter Motz

 

Après avoir quitté cette famille négative, le petit canard souffre à nouveau de la solitude et du froid qui l’étreint.

Mais il fait alors une expérience extraordinaire: il croise des cygnes. Son émotion est si forte qu’il l’exprime avec exaltation.

C’est une rencontre prémonitoire: en voyant ses semblables, il ressent pour eux une profonde attirance, un amour intense. 

Il n’a jamais ressenti d’amour jusque-là. Mais il n’est pas prêt à aller vers les cygnes, à être lui-même. Les cygnes sont encore des créatures supérieures qu’il admire, aime, mais dont il se sent inférieur. 

Il n’est pas guéri de son complexe.

Séjour à la ferme

L’hiver qui suivit fut le pire des hivers: il faisait si froid que le petit canard devait nager sans cesse pour ne pas mourir de froid. Chaque jour, l’espace où il nageait se rétrécissait davantage et il finit pas être si épuisé qu’il ne put plus bouger et resta gelé dans la glace.

Un matin, un paysan passa par là, vit le canard enlisé, brisa la glace et l’emporta pour le donner à sa femme. On le ranima et les enfants de la ferme voulurent jouer avec lui. Mais il craignait qu’ils lui voulaient du mal et se sauva, effrayé. Il vola tout droit dans la terrine de lait et le lait éclaboussa toute la salle. La femme battit des mains, et il vola dans la baratte de beurre, puis dans le tonneau de farine. Il avait une de ces mines en sortant de là! La femme voulait le frapper avec des pincettes et les enfants couraient et s’amusaient à vouloir l’attraper, riant et criant.

 

Cour de ferme

 

Le petit canard vit une fois encore un hiver dangereux. Il est prisonnier de la glace et menacé de mort. 

Etre prisonnier de la glace, c’est être "de glace" ou "de marbre". La glace n’est pas encore brisée avec les autres.

Le petit canard a une attitude négative, une attitude qui le pétrifie, le rend rigide, le fait sombrer, c’est-à-dire une attitude victimaire et auto-destructrice. Il est si désespéré qu’il veut mourir et se laisse aller à l’étreinte du froid et de la faim. Il a terriblement faim d’amour, d’amitié, de chaleur, d’humanité.

Maladresses du petit canard

C’est alors que le destin lui accorde un répit. Un paysan lui sauve la vie et l’emmène dans sa maison. 

Le paysan est un être simple, un être de la terre, de la nature. Il est bienveillant avec le petit canard et sa famille est accueillante, chaleureuse, susceptible de lui redonner des forces et de l’énergie.

Mais le petit canard a l’habitude d’être rejeté et méprisé et ne comprend pas ce qui lui arrive. Il accumule les maladresses, est gauche et "boiteux". Il fuit les enfants qui veulent jouer avec lui. Il croit qu’on lui veut du mal.

En fuyant, il tombe d’abord dans un pot de lait, la boisson des enfants qui est une boisson nourrissante, fortifiante, vivifiante. 

Puis il tombe dans le beurre: le beurre est un onguent magique dont on se sert en magie pour remplacer le miel et la cire. C’est un concentré d’énergies vitales, et il symbolise la totalité de ces énergies.

Enfin, il tombe dans la farine, cette nourriture essentielle que l’on obtient par la sélection, le discernement. Par le blutage, le tamisage, on sépare la farine du son. L’expression "être de même farine" renvoie aux êtres d’un même groupe.

Malheureusement, le petit canard n’a pas la faculté de se nourrir, de reprendre des forces, de retrouver son énergie vitale avec le lait, le beurre et la farine. Ces ingrédients sont nécessaires à une nourriture saine, mais ils ne sont pas unifiés, intégrés. Et le petit canard tombe de l’un à l’autre, de Charybde en Scylla.

Nouvelle fuite

Il réussit à s’enfuir par la porte ouverte et trouva refuge dans un buisson recouvert de neige où resta, complètement engourdi. Cet hiver-là, il vécut encore bien des misères.

 

Canard perdu dans l'obscurité

 

Le petit canard se retrouve à nouveau dans le froid hivernal et la misère de la solitude.

Il retombe dans la dépression, la léthargie, le désir de mourir.

Mais, tout au fond de lui, susbiste un infime espoir. Lorsqu’on n’arrive pas à se conformer, à s’adapter, à être semblable aux autres, quelque chose de positif peut émerger. 

Quand on fait l’expérience profonde de l’exil, du rejet, de la solitude, on désire intensément la libération. Et c’est ce désir qui nous fait avancer.

Si on ne trouve pas sa place dans le monde, si les autres ne nous aident pas à la trouver, il nous est possible de la créer soi-même, de devenir créatif. 

Et alors, des êtres humains vont venir vers nous: nos semblables, nos âmes-soeurs.

Lorsque le petit canard est au fond du gouffre, il s’opère une conversion, un renversement. Il est arrivé au bout de son "chemin de croix". Il a acquis la faculté de se transformer et de dépasser sa souffrance.

Renversement de situation

Un jour, le soleil redevint chaud et brillant. Les bourgeons éclataient sur les arbres. Les oiseaux piaillaient. C’était un printemps délicieux. Soudain, le petit canard déploya ses ailes qu’il sentit plus fortes et grandes, et vola jusque dans un jardin de pommiers en fleurs et de lilas parfumés. Il faisait si bon au bord de l’eau qu’il crut rêver lorsqu’il vit surgir trois beaux cygnes qui battaient des ailes et nageaient légèrement. Il reconnut aussitôt les magnifiques oiseaux qu’il avait vus, et une profonde tristesse l’envahit.

 

Cygnes au coucher du soleil

 

"Je vais m’approcher de vous, se dit-il, oiseaux royaux, et vous allez me massacrer, parce que j’ose, moi si laid, venir à vous. Mais peu importe! Plutôt être tué par vous que pincé par les canards, battu par les poules, frappé par la fille de basse-cour et gelé par l’hiver!"

Aussitôt, il vola et nagea vers les splendides oiseaux blancs. Dès qu’ils le virent, ils accoururent en battant des ailes. "Tuez-moi ! leur cria le pauvre misérable."

Il pencha la tête sur l’eau, attendant son supplice. C’est alors qu’il vit quelque chose de stupéfiant: il n’était plus un oiseau gris, gauche, laid et vilain; il était lui-même un cygne! Voyant cela, il oublia tout ce qu’il avait souffert et subi: qu’importait qu’il fût né dans une basse-cour, au milieu de gens qui le détestaient. Il acceptait toutes les méchancetés et les cruautés que les autres lui avaient infligées. Ô merveille! Les grands cygnes nageaient autour de lui en le caressant de leurs becs.

 

Cygne reflété dans l'eau

Reconnaissance des cygnes, ses semblables

Le printemps survient et le petit canard se retrouve dans un jardin de pommiers, semblable au jardin paradisiaque avec des pommes d’immortalité. Et là, il voit nager des cygnes.

Mais il ne les fuit pas. Il est prêt à s’approcher d’eux, quitte à en mourir.

Il doute encore de lui et n’a pas suffisamment foi en lui. Mais il n’a plus rien à perdre. 

Au moment où il est prêt à mourir, il prend le risque d’aller vers ceux qui lui paraissent supérieurs, brillants, beaux, ceux dont il se sent inférieur.

Alors, les cygnes l’accueillent avec joie et lui manifestent amitié et amour. Ils l’ont reconnu avant qu’il ne se reconnaisse lui-même.

On a besoin des autres pour se connaître, se reconnaître, devenir soi-même. On a besoin de leur regard positif et bienveillant.

Mais il faut faire preuve de clairvoyance.

Il faut trouver ses semblables, ses "âmes sœurs", sinon la reconnaissance est artificielle, fausse, inauthentique.

Des enfants arrivèrent dans le jardin, et le plus jeune s’écria: "Oh, regardez, il y en a un nouveau! Ils battirent des mains et dansèrent en ronde. Les parents survinrent et tous jetèrent du pain et des galettes aux cygnes. - Le nouveau est le plus beau! criaient-ils tous. Si jeune et si ravissant!"

 

Cygne et enfant 

 

Les vieux cygnes le saluèrent. Confus, il cacha la tête sous son aile. Il ne savait plus où il en était! Il était si heureux, mais sans le moindre orgueil. Il songea à tout ce qu’il avait enduré, et voilà que tous l’admiraient. Les lilas eux-mêmes inclinaient leurs branches parfumées vers lui.

Devenir soi-même et trouver sa place dans le monde

Lorsqu’il se regarde dans l’eau, le petit canard se voit tel qu’il est: il n’est pas un canard, mais un cygne. Il est l’un de ces oiseaux merveilleux.

Des enfants le reconnaissent et le trouvent plus beau que les autres cygnes. Ils le nourrissent de pain et de galettes. Il ne s’agit plus de beurre, de lait, de farine, mais d’une nourriture complète qui le comble.

À la fin, il pousse un cri de joie et d’exultation.

C’est le cri de la puissante aspiration vers l’unité, la plénitude, la réalisation de soi.

Le petit canard n’est plus seul et exilé. Il a trouvé son identité et sa place dans le monde.

Il est né à lui-même. Naître, renaître, connaître et reconnaître sont des termes parents: "co" signifie "l’autre". Quand on naît à soi-même, les autres nous reconnaissent et naissent avec nous. 

Cela crée un lien fort car l’autre est aussi l’autre en nous. Si notre conscience s’éveille, elle crée un lien avec l’inconscient qui va lui aussi s’éveiller et s’humaniser. Et il agit à son tour sur notre conscience qui s’élargit.

L’exil est une épreuve fondamentale dans la vie: quitter sa terre natale, le lieu de son enracinement, sa "terre-mère"… Mais ce faisant, on se met en marche, on évolue, on mûrit. Si l’on reste dans le cocon sécurisant de son enfance, on ne peut pas évoluer. On est confiné dans une permanente régression, on reste dans le giron maternel toute sa vie.

Pour l’homme surtout, il est important de quitter sa terre natale, sa "mère", pour réaliser sa destinée et trouver son identité propre. Même en cas de régression ou de retour en arrière pour comprendre d’où l’on vient, on se dirige vers ce qui se trouve déjà en germe en nous, et que l’on doit découvrir, reconnaître et accomplir.

Accomplissement

Alors ses plumes se gonflèrent, son cou mince et gracile se dressa et, dans un état de ravissement total, il s’exclama: "Jamais je n’ai rêvé d’un tel bonheur quand j’étais le vilain petit canard!"

 

Cygne magnifique sur l'eau

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