Conscience et musique, phénoménologie, unité, simultanéité, tempo, direction d'orchestre

Notes de musique en mouvement

 

SERGIU CELIBIDACHE (1912-1996)

MUSIQUE ET CONSCIENCE - MUSIQUE ET PSYCHÉ 

"Phénoménologie de la musique"

Maestro Celibidache

 

Le 14 août 1996, s'est éteint dans sa demeure près d'Orléans, à l'âge de 84 ans, l'un des derniers grands maîtres de musique et l'une des personnalités les plus remarquables et les plus audacieuses du monde musical du 20ème siècle. 

Bien qu'il ait été un chef d'orchestre d'envergure mondiale, Sergiu Celibidache n'était pas connu du grand public. 

Rebelle à toute standardisation, à toute vulgarisation de la musique à une époque où celle-ci a tendance à être remplacée par une simple maîtrise des techniques et du son, une « virtuosité des notes », aurait-il dit, il a toujours refusé de céder à cette exigence de la modernité : l'enregistrement en studio. 

Pour lui, celui-ci dénature et altère l'expérience musicale, qui est une expérience vivante et spontanée, vécue dans le présent et partagée par ceux qui y participent lors d’une communion profonde.

Refusant également toute médiatisation abusive et artificielle, Celibidache n'a jamais sacrifié à la légende, et a préféré consacrer le temps qu'il lui restait à l'enseignement de la musique, afin de transmettre les fruits de cette quête passionnée et d'aider ses élèves à explorer à leur tour cet indéfinissable "mystère" qu'est la musique. 

*

Né en 1912 à Roman, en Roumanie, Sergiu Celibidache a quitté son pays à 24 ans pour se rendre à Berlin, où il a poursuivi des études de philosophie, de mathématiques et de musique. En 1945, les plus prestigieux chefs d'orchestre allemands, accusés d'avoir sympathisé avec le régime nazi, durent subir une procédure de « dénazification ». L'éminent Wilhelm Furtwängler ne dérogea pas à la règle et l'orchestre philharmonique de Berlin se retrouva donc sans chef. Un concours de direction d'orchestre fut alors ouvert pour lui trouver un remplaçant. 

Le jeune Celibidache n'avait jamais tenu de baguette de sa vie, mais fort de ses connaissances théoriques sur la musique, remporta le concours. 

C'est ainsi qu'il commença sa carrière à la tête de l'un des plus prestigieux orchestres du monde. Et, durant une dizaine d'années, il connut des succès retentissants, des salles en délire...

Après sa « dénazification », W. Furtwängler revint à Berlin et Celibidache noua des liens profonds avec celui qu'il considéra toute sa vie comme son unique maître. Mais, 12 ans plus tard, à l'issue de conflits avec l'orchestre et Furtwängler (qui mourut la même année, en 1957), Celibidache quitta l'Allemagne. 

Son maître de composition, Heins Tiessen, l'ayant traité d'« idiot », il abandonna alors une brillante carrière internationale pour reprendre tout à zéro, se consacrer à des orchestres moins prestigieux et tenter avec plus de profondeur et de maturité de pénétrer le « mystère ».

Cette rupture avec Berlin, où il vécut une période d'apprentissage à la fois riche et douloureuse, va le mener sur cette voie si singulière qui le distingua dès lors de tous les autres chefs, l'exploration de la musique comme manifestation de la réalité absolue. 

Des guides spirituels (dont un maître indien) contribuèrent à l'approfondissement de sa conception « phénoménologique » de la musique.

Jusqu’à sa mort, il poursuivit une intense activité de pédagogue : 

  • cours de direction d'orchestre à travers l'Europe, où le suivaient une cohorte d'étudiants assoiffés d'une connaissance qu'ils ne trouvaient pas dans les conservatoires, 
  • cours à l'Ecole Supérieure de Musique de Munich,
  • séminaire de « phénoménologie de la musique » à l'Université de Mayence,
  • Master Class dans de nombreuses villes, dont Paris, à la Scola Cantorum.

(Note: J’ai eu l’immense bonheur d’assister à ses cours en 1995 et 1996 à la Scuola Cantorum ; c'étaient des cours de sagesse, de philosophie, autant que des cours de direction musicale, une leçon de vie...)

Travaillant la plupart du temps sans contrat, en qualité de chef invité, il ne resta jamais longtemps à la tête du même orchestre. Jusqu'à ce que la Philharmonie de Munich lui offrît, en 1979, les conditions de travail qu'il exigeait. Il ne dirigea plus que cet orchestre jusqu'à sa mort.

Durant toute sa vie, Sergiu Celibidache n'a eu qu'une seule exigence : explorer cette réalité pour lui « ultime » qu'est la musique. 

Quel est son sens, son essence ? Qu'est-ce qui fait que des notes, des sons, deviennent musique à certains moments ? 

Quelle est la relation entre l'être humain et la musique ? Pourquoi celle-ci éveille-t-elle en lui des émotions, non seulement le sens du beau, mais également celui du vrai ? Quel est l'effet des sons sur la conscience de l'homme ? Qu'est-ce qui se cache derrière les notes ? Pouvons-nous l'appréhender et comment ?

Très tôt, grâce à son intérêt pour les traditions spirituelles orientales, le bouddhisme notamment, Celibidache a perçu les limites d'une approche intellectuelle de la réalité. 

En effet, le « mystère » ne se laisse pas saisir par la pensée. Celle-ci se manifeste dans le temps, est le résultat de la mémoire et ne peut donner lieu qu'à une compréhension fragmentaire et limitée. 

Or, la musique n'existe pas. On ne peut la figer - les notes d'une partition, les sons ne sont pas la musique - ni la fixer par des enregistrements. Il n'y a pas de permanence en elle. Elle est en perpétuel mouvement. 

Clé de sol lumineuse

C'est pour cela qu'elle ne peut se réaliser qu'au présent.

Le temps musical (tempo) lui-même n'a pas d'existence propre. Il est fonction du contenu de la musique, des éléments qui la constituent. 

Un jour que le jeune Celibidache cherchait en vain le tempo d'un morceau, il interrogea Wilhelm Furtwängler :

« Maître, quel tempo dois-je utiliser pour ce morceau ? »

Ce dernier lui répondit simplement : « Cela dépend de la manière dont ça sonne!" »

En effet, plus les éléments sont complexes et riches, plus on met de temps à les « unifier » et plus le tempo est large ; et vice versa. L'acoustique contribue également à déterminer le tempo d’un morceau, qui a une fonction vivante, n’est jamais figé et ne peut donc être transmis par un enregistrement lequel en détruit l’essence.

« L'acoustique est un élément déterminant, explique Sergiu Celibidache, c'est pour cette raison que le disque est la destruction de la musique. Parce que celle-ci n'est pas écoutée dans la même acoustique où elle a été enregistrée. Il est essentiel de connaître l'acoustique d'un lieu. Ainsi le tempo est la conséquence la plus directe de l'acoustique, et a une fonction vivante. Il n'existe pas de tempo unique d'un morceau, que l'on puisse transporter de Berlin à Londres. Si la résonance d'un lieu est courte, il faut accélérer le tempo, de telle sorte que les valeurs ne se séparent pas et se touchent. Au contraire, si la résonance est trop longue, les valeurs se chevauchent, elles se font de l'ombre. La fin de l'une se mêle au début de l'autre et il en résulte une terrible confusion. Alors, il faut ralentir le tempo, de telle sorte que les valeurs soient distinctes les unes des autres. » (Extrait interview du 29 novembre 1974, in Lieber Herr Celibidache par Klaus Lang) 

Lorsqu'il vivait à Berlin, Celibidache avait déjà un maître familiarisé avec la discipline Zen. Lors d'une tournée au Japon en 1986, il a révélé aux journalistes étonnés :

« Je suis né orthodoxe, puis j'ai étudié la philosophie. Mais celle-ci ne m'a pas apporté de solution à mes problèmes. A Berlin, durant mes études, j'avais un gourou allemand, Martin Steinke, qui a vécu 30 ans en Chine et connaissait très bien la discipline Zen. Grâce à lui, j'ai compris où se trouvaient les frontières de la pensée, ce qui dans la musique peut être pensé et ce qui ne peut pas l'être. C'est la voie vers le Zen. Je peux certifier que sans le Zen, je n'aurais pas perçu ce principe exceptionnel, à savoir que la fin réside dans le commencement. La musique n'est pas autre chose que la réalisation de ce principe. » (Gebhard Hielscher, Südd. Zeitung, 13 octobre 1986) 

La musique permet donc de se libérer du temps : « la fin rejoint le commencement ».

Ce principe est matérialisé par ce que Sergiu Celibidache appelle la « réduction ». Réduire consiste à unifier, à transcender chaque unité musicale, afin de pouvoir en appréhender une autre, jusqu'à ce que fin et commencement se rejoignent. Il s'agit là d'une extraordinaire expérience de la conscience, où l'esprit se libère à chaque instant du passé pour vivre au présent.

Ce processus d'unification est essentiel dans la manifestation musicale :

« Je suis à la fois partout et nulle part... »

 La musique devient ainsi perception de la simultanéité et de la totalité.

Planète de musique

Cette perception de la totalité, de l'unité intérieure, est essentielle pour celui qui l'écoute : ci-dessous, la symphonie Nr. 4, dite "La romantique", de Bruckner, dirigée par Celibidache.

https://www.youtube.com/watch?v=LY7m119eOys

C'est à l'âge de 44 ans que Sergiu Celibidache a fait pour la première fois de sa vie l'expérience de la simultanéité, cette rencontre avec la transcendance, « avec l'Etre...

L'approche de Sergiu Celibidache est aux antipodes de ce qui, selon lui, est la conception française de la musique : conception sensualiste, hédoniste, quête de la jouissance et du plaisir. La musique peut être belle et procurer des émotions certes, mais ce n'est pas sa véritable finalité. 

Elle est autre chose :

« La musique n'est pas belle, elle est vraie ».

Et si elle est belle, c'est parce que la vérité se cache au fond d'elle. Comprendre la musique, ce n'est pas avoir la « sensation » du beau, ou éprouver du plaisir. L'émotion que provoque la musique n'est pas de l'ordre du sensuel, du « sensitif », tel que le pensent naïvement ceux qui imaginent des cascades d'eau en écoutant un morceau de piano, la réduisant ainsi à quelque chose de connu, à une simple projection. 

La musique est au contraire perception de la vérité, qui est intemporelle et se vit hors du temps créé par l'esprit humain.

*

L'aboutissement d'une telle expérience fut sans conteste hors du commun. En effet, la musique dirigée par le Maestro Celibidache fut non seulement empreinte de beauté et de justesse, mais une unité remarquable en faisait percevoir la profonde vérité. 

Sergiu Celibidache demeure l'unique chef à avoir réalisé avec autant d'intensité et d'intelligence une synthèse entre l'esprit occidental et les traditions orientales, et jeté un pont entre ces deux mondes en apparence si contradictoires, appliquant cette connaissance à la musique. Et cela aidé par une compréhension rigoureuse et profonde de l'esprit du compositeur et du processus créateur qui a permis la naissance de l'oeuvre. Certains lui ont reproché ses « interprétations ». C'était lui faire un mauvais procès. Son unique préoccupation fut au contraire de comprendre l'univers du créateur et de réaliser les « relations » créées par lui. 

Ce que Sergiu Celibidache a exploré durant toute son existence relève de la connaissance humaine la plus authentique et la plus profonde qui soit. En effet, l'expérience musicale est intimement liée à l'expérience humaine. 

Musique et être humain ne sont pas distincts et la connaissance de l'une peut mener à la connaissance de l'autre.

« La musique est l'homme et l'homme est la musique. »

La musique est psyché et la psyché est musique, pourrait-on renchérir avec CG JUNG lorsqu'il dit à propos des rêves :

"(...) dans le flux des rêves, on perçoit un étrange caractère musical. J'ai le sentiment que la musique possède un rapport singulier et important avec notre inconscient. Peut-être y a-t-il là la musique du futur."

L'homme contient en lui l'humanité entière, avec ses conflits, ses tensions, ses contradictions et il aspire à recouvrer l'unité et la complétude. Ainsi de la musique : la musique est cette manifestation de l'unification de toutes les forces opposées.

La musique aurait-elle ainsi un lien avec le processus d'individuation - de maturation de l'être humain - de CG Jung ?

« Il n'existe pas d'alternative à la musique ! » dit encore Celibidache.

De même qu'il n'existe pas d'alternative à l'être humain. Ce dernier seul peut explorer et partir à la recherche de ce « quelque chose » qui le dépasse et lui est inconnu. 

L'homme est à la fois sa propre limite et l'ouverture vers l'illimité, l'intemporel, cette dimension où le temps n'existe plus. La musique, qui est aussi méditation - c'est le silence qui réside entre les sons qui constitue sa véritable essence - permet de le guider sur cette voie.

Sergiu Celibidache

Date de dernière mise à jour : 05/10/2019