Le féminin divin: Les déesses-mères - "Déméter" - Mère et fille

Perséphone orne Demeter-Joseph Marie Vien

 

ÉLÉMENTS D’ANALYSE DU MYTHE DE "DÉMÉTER" (mythologie grecque

 

À l’aube de l’humanité, a surgi une GRANDE ET MYSTÉRIEUSE DÉESSE-MÈRE dont les multiples avatars partagent les mêmes attributs: féconde, transformatrice, initiatrice, magicienne, ambivalente, sage, elle connaît le monde visible et invisible, règne sur la nature et ses cycles, la fertilité de la terre, des animaux et des hommes. 

Elle incarne la totalité de la vie: vie, mort et renaissance. Elle règne aussi dans le monde souterrain. 

Ambivalente, elle peut donner la vie ou la mort. Elle est souvent accompagnée du serpent - son aspect terrestre - et de l’oiseau - son aspect céleste. 

Son culte se perd dans la nuit des temps. On ne sait pas quand il a commencé, si ce n'est qu'il remonte à la préhistoire.

La GRANDE DÉESSE a dominé pendant des millénaires sous la forme de nombreuses divinités. Les êtres humains ont projeté sur elles leur vision de la nature et leur conception de la vie, particulièrement sur la figure de la mère.

Ces déesses-mères sont nées dans des sociétés où la conception de la femme et du féminin était radicalement différente de celle de nos sociétés patriarcales. De nombreux chercheurs sont actuellement en accord sur un point: la divinisation du féminin-maternel dans les sociétés anciennes est dûe en partie à l’ignorance des hommes concernant leur rôle dans la procréation. Pour eux, la femme donnait la vie, ce qui lui conférait une dimension sacrée et leur inspirait respect et vénération.

La DÉESSE-MÈRE DES ORIGINES est donc un puissant ARCHÉTYPE né dans l’inconscient collectif. Elle est le principe et l’essence du féminin et de la psychologie féminine.  

ET, EN TANT QU'ARCHÉTYPE, ELLE VIT EN CHAQUE FEMME (que celle-ci en soit consciente ou non).

Déméter: déesse et mère

Déméter vient de "Mètèr" qui veut dire "mère". Elle est une déesse-mère grecque, une déesse de la nature, une déesse agraire, et plus particulièrement la déesse du blé (Cérès chez les Romains). 

Déesse exclusivement maternelle, elle illustre la relation mère-fille.

Elle est seule parmi les déesses-mères à n’avoir ni fils, ni époux, mais une fille unique qui lui est très chère et proche.

En tant que déesse des moissons, de la fécondité, des céréales, du blé, de l’agriculture, elle figure la richesse et la fécondité de la terre nourricière, qui permet aux humains de se nourrir.

Elle est une authentique déesse-mère, à la fois déesse de la nature et de la sagesse de l'Esprit. En tant que telle, elle est détentrice de la loi fondamentale de la vie.

Elle possède donc la connaissance, la sagesse et cette ambivalence caractéristique de toute figure archétypique.

 

Déméter et Perséphone à l'arrière

Le blé, don de Déméter

Cercle de blé

 

Le blé est fondamental dans le mythe de Déméter.

Le blé et les céréales en général constituent la nourriture la plus ancienne des humains. Et particulièrement la nourriture que l’homme peut cultiver grâce à l’agriculture.

L’agriculture était fondamentale pour les peuples antiques. Elle leur a permis de s’installer, de cultiver la terre, de créer des villes, de commercer…

Déméter représente la vie du blé et des céréales en général, et elle permet au blé de pousser en fécondant la terre.

Le blé est ainsi le précieux don de Déméter à la terre. On compare souvent le sein de la terre et le sein maternel. Le blé a une importante dimension spirituelle.

Dans la Grèce antique, la mort et la renaissance du grain représentaient le passage de l’humain par la mort pour renaître. On déposait dans la maison des pots remplis d’un mélange de grains de blé et autres.

Au cours d’une fête en novembre, on découvrait les pots, et le monde souterrain était réouvert. Durant 3 jours, les esprits des morts revenaient parmi les vivants puis on les expulsait hors du foyer avec des branches d’olivier et de l’eau bénite. Les pots étaient les entrailles de la terre où reposaient les morts en attendant leur renaissance.

C’était le rituel pratiqué par les "Démétriens" qui rendaient un culte à Déméter.

Considéré comme un don des dieux, le blé est une nourriture essentielle et primordiale. D’autant plus que son origine est inconnue, comme celle d’autres plantes cultivées, telles l’orge, le haricot, le maïs. Bien que l’on puisse multiplier les espèces, les mélanger ou améliorer leur qualité, on n’a jamais réussi à créer du blé ou du maïs.

Mère et fille

Déméter avait une fille unique, Perséphone, vierge du printemps et du renouveau. Elle l’élevait loin de tous, pour la garder belle et pure, et la protéger des convoitises. Et elle voyageait avec elle dans le monde, mère et fille ensemble, déesses bienveillantes et généreuses, prodiguant l’abondance et la fécondité là où elles passaient.

 

Perséphone dans jardin

 

En tant que mère, Déméter représente la synthèse de la mère et de la fille.

Mère et fille sont deux aspects importants de la femme: la virginité et la maternité, la jeunesse et la maturité, l’origine et l’aboutissement, le manifesté et le non manifesté.

Dans ce mythe, la mère et la fille partagent la souffrance: la souffrance de la désunion, la souffrance issue de l’homme.

La disparition de la fille et son enlèvement par Hadès est une violence qui leur est faite à toutes deux. La fille par Hadès et la mère par Poséidon, au moment où elle le rencontre après la disparition de sa fille. 

En général, les blessures perpétrées par les hommes se transmettent de mère en fille. 

Ici, la souffrance de la mère est postérieure à celle de la fille car nous sommes dans le temps mythique où le temps réel s'inverse.

Cette souffrance réveille chez la femme la colère et le désir de revanche, ainsi que la nécessité de la justice. La justice immanente de la nature, justice naturelle figurée en Grèce par les Euménides et les Érinyes. Une justice que Déméter va mettre en oeuvre.

Irruption de Hadès, dieu de l'enfer

Un jour, Perséphone jouait avec ses compagnes dans la plaine d'Éleusis et cueillait des fleurs: soudain, elle aperçut un magnifique narcisse. 

 

Narcisses-fleurs

 

Elle ne connaissait pas cette fleur dorée comme le soleil et s’éloigna de ses amies pour s’en approcher, le cœur battant. Au moment où elle allait en briser la tige, la terre s'entrouvrit: le sombre Hadès apparut sur son char d’or tiré par des chevaux noirs. Il saisit la jeune fille par le poignet, la souleva et l’enleva en un clin d’œil. Perséphone n’eut le temps que de pousser un cri déchirant.

 

Hadès dans char

Qui est Perséphone?

Perséphone vit dans un temps sans fin, celui de l’éternelle jeunesse. Mais après son brusque enlèvement, sa rupture avec sa mère et sa nouvelle vie en enfer avec Hadès, elle va se transformer.

Perséphone ou Coré est l’archétype de la jeune vierge, la fille innocente et pure. Coré signifie "Vierge". Elle figure le printemps, la nature renaissante, le renouvellement à la fois de la nature et de la mère. 

C'est la grande loi de la vie. Sans renouveau, rien ne pourrait être vivant: ni la nature extérieure, ni la psyché qui est la nature intérieure.

Perséphone correspond donc à l’aspect éphémère de la jeunesse, de la virginité, de la beauté. Et à l’aspect éphémère de la vie, où tout est destiné à mourir cycliquement. Chaque fois que l’on passe d’un stade de notre vie à un autre, quelque chose meurt en nous et autre chose renaît.

Elle représente ce cycle permanent de la vie: jeunesse, maturité, mort et renaissance.

Après son enlèvement, elle ne sera plus jamais cette éternelle jeune fille. Même si elle renaît et revient chaque printemps auprès de sa mère, elle rapporte quelque chose de son expérience en enfer.

Il subsiste en elle cette chose étrange et terrible liée à l’enfer. Et cela la rend plus mature, plus consciente, mais aussi plus fragile, plus vulnérable. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle "celle dont le nom ne doit pas être prononcé".

Le désespoir de Déméter

Déméter entendit son appel d'épouvante et se précipita à son secours. Transformée en oiseau, elle survola le monde à la recherche de son enfant, mais nul n’osa lui dire la vérité. Elle erra neuf jours et neuf nuits, sans se nourrir, sans se baigner, sans prendre le moindre repos. Elle refusa de boire de l’ambroisie, le breuvage des dieux. 

 

Oiseau de nuit sur toit

 

L’enlèvement de Perséphone plonge sa mère dans une souffrance profonde. Elle quitte l’Olympe et part en quête de sa fille, cette partie d’elle-même qu’elle a perdue, sans laquelle elle ne peut vivre, sans laquelle elle est incomplète.

Contrairement aux autres dieux de l’Olympe, qui étaient éloignés des souffrances humaines, Déméter et Perséphone en ont fait l’expérience.

Les humains pouvaient donc d’autant mieux s’identifier à ces deux déesses.

L'outrage de Poséïdon

Déméter vola jusqu’au soleil et lui raconta son histoire, mais ce fut en vain. Lors de ses pérégrinations, elle rencontra Poséïdon, mais celui-ci l’outragea. Ce qu’elle ne pardonna pas.

 

Poséïdon

 

Au dixième jour, Hélios, pris de pitié, lui révéla le nom du ravisseur de sa fille. Alors dans sa colère, la déesse décréta qu’elle ne regagnerait pas l'Olympe tant que sa fille ne lui serait pas rendue. Dans son immense douleur, elle retira à la terre tous les bienfaits qu’elle avait coutume de lui prodiguer: champs et prés devinrent stériles; famine et disette régnaient partout; de furieuses épidémies frappaient les humains.

 

Nature aride

La quête de Déméter

La quête de Déméter dure 9 jours et 9 nuits.

Elle quitte l’Olympe et ne boit plus l’ambroisie, la boisson d’immortalité des dieux. C’est comme si elle devenait humaine et perdait ses pouvoirs divins.

L’ambroisie n’est pas la 'boisson' d’immortalité, mais une nourriture à base de miel. La véritable boisson d’immortalité est le nectar.

9 est le dernier des nombres premiers. Il représente donc la fin d’un cycle et un recommencement, à la fois une mort et une nouvelle naissance. 9 est aussi la mesure de l’enfantement, de la gestation. Le triangle représente le monde tridimensionnel qui comprend le ciel, la terre et le monde souterrain. Et 9 totalise ces 3 mondes.

Chez les Grecs, 9 jours et 9 nuits est l’espace/temps qui sépare le ciel de la terre, et la terre de l’enfer. 

Une punition est infligée aux dieux parjures: ils doivent demeurer 9 ans éloignés de l’Olympe.

En vérité, Déméter se punit elle-même en cherchant sa fille perdue pendant 9 jours et nuits, en quittant l’Olympe et en refusant l’ambroisie qui rend immortel et divin.

Elle en devient d’autant plus humaine.

Déméter à Eleusis

Quittant l'Olympe, elle se déguisa pour descendre sur terre, afin qu’on ne la reconnût point. C’est ainsi qu’elle arriva à Éleusis. Elle s’assit sur une pierre, au bord de la route, semblable à une vieille femme misérable, elle, la radieuse! 

 

Demeter en souffrance

 

Quatre sœurs ravissantes s’approchèrent d’elle: elles étaient les filles du roi d’Éleusis. À sa vue, elles furent prises de compassion et l’interrogèrent sur les causes de son triste état. Déméter leur répondit qu’elle avait fui des pirates qui voulaient la vendre comme esclave, et qu’elle ne connaissait personne en ce lieu. Les sœurs décidèrent de l’accueillir dans leur palais, avec l’assentiment de leur mère Métanire. 

 

Femmes les 4 saisons

Déméter arriva drapée de voiles épais et couverte de robes sombres jusqu’aux pieds. Lorsqu’elle franchit le seuil où se tenait Métanire, son jeune fils contre elle, une lumière divine les enveloppa. Métanire fut envahie d’un respect mêlé de crainte. Elle pria Déméter de s’asseoir et lui offrit du vin de miel, mais Déméter ne voulut y goûter. Elle demanda de l’orge parfumée de menthe, la boisson rafraîchissante des faucheurs aux temps de la moisson.

 

Antiquité femmes et enfant

 

Lorsqu’elle arrive à Éleusis, les filles du roi la remarquent et l’accueillent dans leur maison. Lorsque la reine Métanire veut lui offrir du vin de miel, elle refuse et demande la boisson d’orge parfumée de menthe, la boisson des faucheurs pendant les semailles. 

On la donnait à boire dans une coupe sacrée aux adorateurs d’Éleusis.

A la cour du roi

Sa soif apaisée, Déméter prit le jeune garçon dans ses bras et le pressa contre son sein. Métanire lui proposa d’être sa nourrice. C’est ainsi qu’elle nourrit l’enfant Démophoon, fils de Métanire et du roi Céléos. L’enfant grandit comme un jeune dieu, car Déméter l’oignait d’ambroisie, et la nuit, le déposait dans le foyer brûlant pour lui assurer une jeunesse éternelle.

 

Demeter-Metanire-Celeos dans feu

 

Déméter devient la nourrice du fils du roi.

Elle s’occupe de l’enfant de manière inaccoutumée: elle le passe au feu pour lui assurer l’immortalité. C’est une épreuve initiatique qui rend l’enfant immortel, comme le phénix qui brûle et renaît de ses cendres. 

Dans les mystères d’Éleusis, l’enfant est semblable à une torche ou un morceau de bois. La torche a une fonction importante et l’image de l’enfant au milieu des flammes fait partie des rites. C’est en allumant des torches que l’on salue l’enfant divin.

Dans ce mythe, il ne s’agit pas d’une immortalité humaine, d’un processus humain, mais de la vie et la destinée des céréales, de la nourriture prodiguée par Déméter. Bien qu’elle soit éternelle, cette nourriture passe par le feu. 

Chez les Indiens du Mexique, le dieu du maïs dit, après avoir été brûlé: "Je ne suis pas mort". Dans les rites indiens, l’enfant qui passait par la fumée du feu était fabriqué avec des épis de maïs que l’on dirigeait vers les 4 points cardinaux. On perpétrait ces rites dans le but de voir l’enfant grandir et se développer.

Déméter agit avec le fils du roi comme s’il était une céréale. Dans les sociétés agraires antiques, le blé mûr est une mère. À l’instar d’une mère, il nourrit. Il est également symbole de la vérité divine.

Perséphone appelée "la jeune fille à ne pas nommer" est elle aussi une figure du blé. Séparée de sa mère, enlevée par Hadès, elle est telle un épi fauché dans sa jeunesse. Mais elle demeure entière, comme le blé riche et nourrissant.

La mère toute-puissante

Sur le plan psychologique, une mère qui désire l’immortalité de son enfant est une mère toute-puissante.

Il y en a de nombreux exemples dans les mythes: Thétis a plongé son fils Achille dans l’eau de l’immortalité. Dans la mythologie scandinave, Baldr a été soumis au même traitement. Et tous deux sont morts.

Une mère toute-puissante est possédée par son masculin. Et elle désire transmettre à son fils sa toute-puissance masculine. Elle se projette en lui. Cela se solde toujours pas un échec pour le fils qui s’est identifié au masculin dominant de sa mère au lieu de devenir lui-même, l'homme qu'il est destiné à réaliser.

 

Demeter sculpture buste

Baubo, la femme-clown

Déméter continuait de souffrir de l’absence de Perséphone. Or, il y avait à la cour du roi une drôle de servante, appelée Baubo. Lorsque Déméter pleurait et sombrait dans la douleur, Baubo se mettait à danser et à rire comme une folle: elle dansait en faisant des gestes obscènes, relevant ses jupes, montrant son corps nu, de la manière la plus naturelle et cocasse qui fût. Et elle seule parvenait à arracher à la mère souffrante un sourire ou un rire, lui faisant oublier sa souffrance.

 

Femme qui danse

Pendant le séjour de Déméter à Éleusis, une femme joue un rôle important: BAUBO.

On l’appelle la "déesse impudique". À l’origine, elle est une déesse un peu effrayante d’Asie mineure que l’on invoque en riant et en se déshabillant. Elle remonte à des rituels féminins égyptiens où les femmes participaient à des fêtes sur le Nil. Elles arrivaient dans les villages, insultaient les femmes et retroussaient leurs robes. 

Pour faire rire Déméter, Baubo exécute une danse du ventre obscène.  Alors que Déméter est pudique et voilée, Baubo est impudique et dévoilée. Elle relève ses jupes et montre son sexe. Bien qu’elle soit crue et grivoise, elle est saine. Elle représente la sexualité féminine dans ses excès, comme Priape représente la sexualité masculine outrancière.

Baubo est l’opposé de Déméter et figure le troisième aspect de Déméter. Perséphone est son aspect vierge et jeune, et Baubo son aspect instinctif et sexuel.

Baubo a été intégrée dans les mystères d’Éleusis par une scène comique, vulgaire, mais libératrice de la souffrance. Elle soigne et guérit par l’abandon à l’instinct féminin, à la joie de vivre, à la trivialité, au dévoilement transgressif du corps et du sexe, à l’anticonformisme.

Baubo a donc une fonction éminemment thérapeutique: elle permet à Déméter d’oublier sa colère et sa souffrance. La colère se résout par une danse comique et un éclat de rire.

Parfois, une certaine forme de grossièreté peut être libératrice, et nous libérer des aspects de l’ombre que l'on refoule. Danser librement, rire, se griser, être grivois, dire des gros mots, se livrer à la farce, la facétie, l’humour impertinent... permettent de soigner et d’oublier la souffrance.

Baubo est une figure de clown féminine et grivoise qui remplit à merveille cette fonction thérapeutique et libératrice auprès de Déméter.

Négativement, elle représente l’aspect primitif inconscient de la féminité de Déméter.

Déméter dévoilée

De son côté, Métanire se sentait de plus en plus mal à l’aise: une nuit, elle s’éveilla, se leva et alla voir son fils; elle fut épouvantée de le voir dans le feu. Déméter se mit en colère, saisit le garçon et le jeta sur le sol. Elle avait voulu le libérer de la mort et de la vieillesse, et avait échoué. Toutefois, comme l’enfant s’était appuyé contre elle et avait dormi dans ses bras, il en serait honoré toute sa vie durant.

Déméter manifesta alors sa divinité: elle révéla sa beauté, exhalant un parfum exquis, brillant de mille feux et illuminant toute la maison. Elle dit aux femmes apeurées: "Je suis Déméter. Si vous voulez regagner ma faveur, il vous faut bâtir un temple en mon honneur aux abords de la ville."

 

Demeter

 

Sur ces mots, elle partit, et Métanire tomba à terre sans voix: toutes tremblaient de peur. Au matin, elles rapportèrent à Céléos ce qui s’était passé et il rassembla le peuple pour lui communiquer le vœu de Déméter. Ils se mirent tous à l’œuvre et lorsque le temple fut achevé, Déméter y élut domicile. Seule, loin de l’Olympe, inconsolable de la perte de Perséphone.

Le compromis final

Comme la terre était toujours stérile, Zeus décida de s’occuper de l’affaire: après tout, c’est lui qui avait créé la fleur de narcisse pour aider son frère Hadès, dieu des enfers, à enlever la jeune fille.

Il dépêcha auprès de Déméter les dieux de l’Olympe pour apaiser sa colère: elle ne voulut pas les écouter. Elle refuserait à la terre de porter ses fruits jusqu’à ce qu’elle revoie sa fille.

Zeus comprit alors que son frère Hadès devait céder: il envoya Hermès le prier de laisser Perséphone, devenue son épouse, retourner auprès de sa mère Déméter. 

 

Hermès

 

Hermès trouva le couple assis côte à côte: Perséphone semblait là à contre cœur et essayait timidement de s’écarter. Quand Hermès parla, elle se leva, impatiente de s’en aller.

Finalement un compromis fut trouvé. Hadès céda aux instances de Zeus. Il pria Perséphone d’être indulgente avec lui et de ne pas éprouver tant de répugnance à vivre avec un dieu si grand et puissant. Avant son départ, il lui fit manger un pépin de grenade, sachant qu’elle serait de ce fait contrainte de revenir auprès de lui.

 

En enfer

La perte cyclique de sa fille

Zeus décide d’intervenir et rend son jugement: Perséphone doit passer 1 tiers de l’année, 4 mois, en enfer, auprès de Hadès et le reste de l’année, elle peut la consacrer à sa mère. 

 

À partir de ce moment, Perséphone va mener une double vie: vie et mort, hiver et été. Les 4 mois ne correspondent pas à une saison réelle mais sont symboliques.

L’année représente les 3 âges de la femme: la jeune fille, la femme dans sa plénitude et la femme vieillissante souffrante.

3 tiers de l’année correspondent au triple aspect de la déesse: Déméter domine trois mondes, celui de la lune, celui de la terre et du blé et celui de la mort. Dans l’antiquité, 3 régissait les cultes de la terre - les cultes chtoniens.

Toutes les déesses-mères avaient ce triple aspect qui est devenu la terre, le ciel et l’enfer.

Le christianisme en a fait l’enfer, le purgatoire et le paradis.

Perséphone va régner dans les enfers, sur la mort: elle va cesser de vivre, de se manifester, d’exister au grand jour.

Déméter n’a que sa fille et elle la perd. Toutefois, Zeus lui accorde une faveur spéciale en lui permettant de la voir régulièrement. Sans cela, Perséphone aurait subi le sort commun, à savoir demeurer définitivement en enfer.

Le complexe-mère

L’archétype de la mère est si puissant qu’il provoque toujours un complexe maternel, un complexe-mère différent selon qu’il s’agit d’un fils ou d’une fille.

Sur le plan psychologique, chez une fille, le complexe-mère peut revêtir des aspects divers.

  • Une hypertrophie de la féminité maternelle. Les aspects féminins maternels  sont alors exacerbés négativement. La fille devenue femme ne s’intéresse qu’aux enfants et se sert de l’homme comme d’un simple procréateur. Elle n’existe pas en-dehors de ses enfants et elle s’accroche à eux. L’éros ou sentiment n’est pas développé et ne se projette que dans la relation maternelle. Comme elle en est inconsciente, il devient primitif et tout-puissant dans l’inconscient. Alors, la femme devient une mère toute-puissante et abusive.

C’est le cas de Déméter qui obtient des dieux une sorte de droit de possession éternelle sur sa fille. Et c’est aussi le cas de Baubo lorsqu’elle représente la primitivité féminine inconsciente.

  • Une atrophie de l’instinct maternel avec une exagération de l’éros. L’instinct maternel est endormi, éteint, refoulé, d’où un éros excessif avec une jalousie vis-à-vis de la mère et une attitude incestueuse inconsciente vis-à-vis du père. Une telle fille vit des relations amoureuses exaltantes et anti-conformistes, notamment avec des hommes mariés, mais sans sentiment vrai.
  • Le troisième type de complexe est l’identité complète avec la mère. La fille s’identifie à sa mère et ne développe pas de personnalité propre. Elle prend exemple sur sa mère qu’elle juge parfaite, ce qui la rend terne, vide, inconsistante. 

Ce type de femme plaît beaucoup aux hommes qui peuvent jouer avec elles les protecteurs ou les misogynes complaisants. Elles peuvent aussi rencontrer un homme ravisseur qui les arrache violemment à la mère.

C’est le cas de Perséphone.

  • Le quatrième type de complexe maternel est le refus et le rejet total de la mère et du maternel. La fille a des problèmes avec la féminité et l’instinct, avec les grossesses, les menstrues, ainsi qu’avec la matière, le concret, les objets, l’habillement…

Précisons qu'il ne s’agit ici que de types et non de cas particuliers: chaque femme est une alchimie unique et singulière de ces types.

Retour de Perséphone

Hadès fit préparer son char d’or pour mener Perséphone au temple de Déméter. Celle-ci se précipita au-devant de sa fille qui se jeta dans ses bras. Elles se contèrent leurs aventures et Déméter pleura quand elle entendit Perséphone lui parler du pépin de grenade: "Il m’a mis sournoisement dans la main un aliment doux et sucré – un pépin de grenade – et malgré moi, de force, il m’a contrainte à le manger."

 

Déméter et Perséphone

 

Avant son départ, avec perfidie, Hadès donne à manger à Perséphone un pépin de grenade. 

En réalité, en mangeant ce pépin de grenade, Perséphone est contrainte de retourner périodiquement en enfer. Et de plus, elle ne peut pas procréer.

Chez les Grecs, le pépin de grenade est lié à la faute, à la transgression. Le pépin de grenade voue aux enfers quand on le mange. Il est symbole de la tentation.

C’est parce qu’elle l’a mangé que Perséphone doit retourner auprès de son mari: elle a succombé à la tentation, même si elle prétend y avoir été contrainte. Elle a succombé à la séduction de Hadès.

Cet épisode a un autre sens: le jeûne était la loi des enfers. Par conséquent, pour pouvoir retourner dans le monde des vivants, il ne fallait pas rompre le jeûne. Or, en mangeant le pépin de grenade, Perséphone l’a rompu, ce qui la condamne à retourner chaque année en enfer.

À Éleusis, les prêtres de Déméter étaient couronnés de branches de grenadier pendant les "Mystères". Mais la grenade en tant que fruit était strictement interdite aux initiés, parce qu’elle faisait descendre l’âme dans la matière, donc causait sa perte.

La terre renaissante

Zeus envoya à Déméter un nouveau messager: Rhéa, la doyenne des dieux et sa propre mère. Elle descendit jusqu’au temple et s’adressa à Déméter en ces termes: "Ta fille consolera ta peine à chaque année qui s’achève, quand se termine l’hiver cruel, car le royaume de l’ombre ne la gardera qu’un tiers de ce temps. Pour le reste, tu la garderas, toi, et les heureux mortels. Paix à présent. Donne aux hommes la vie qui ne leur vient que de toi."

Déméter accepta, même si elle perdait Perséphone 4 mois chaque année et si sa jeunesse et sa beauté allaient sombrer dans le royaume des morts, car jamais elle ne pourrait procréer. Mais Déméter était bienveillante et compatissante – on l’appelait la "bonne déesse" - et elle se désolait de l’état de dévastation de la terre. Aussi, fit-elle reverdir les champs et les prés, les arbres se garnirent à nouveau de fruits, les fleurs et les feuillages repoussèrent.

À Éleusis, Déméter choisit un prince, Triptolème, pour être son ambassadeur auprès des hommes et leur apprendre à semer le blé. Elle lui enseigna aussi les rites sacrés, ces "mystères" dont nul ne peut parler. Et elle continua de vivre avec Perséphone jusqu’à la fin des temps.

 

Epis de blé d'or embrasés par lueurs du soleil

Destinée féminine collective

Finalement, Déméter accepte avec générosité la situation nouvelle imposée par Zeus.

Mère et fille restent ensemble éternellement, menant cette vie cyclique. Il n’y a ni séparation ni rupture. Perséphone ne demande pas à passer tout son temps avec son époux. 

Le lien est immuable et Perséphone est bel et bien l’archétype de l’éternelle jeune fille vierge, la fille de sa mère.

Déméter et Perséphone réunissent tous les aspects de la destinée féminine collective: la persécution, la victime du rapt et du viol, la colère, la rancune, le deuil, la souffrance, la dépression, le refus de donner, la demande de justice. Et enfin, la mort et la renaissance...

 

Arbre illuminé et fleurs jaunes

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