"Le labyrinthe" - Fiction

 

LE LABYRINTHE - FICTION

Au dernier étage d’un immeuble ancien se trouvait un vaste grenier. Des cloisons aménagées y formaient d’étroites allées qui donnaient sur un réduit. Un lit, une petite table et deux chaises en constituaient le modeste mobilier.

 

Labyrinthe rond

Malmir vivait en ce lieu depuis de longues années. Le long des murs couraient de poussiéreuses étagères couvertes de livres en désordre. Il n’en avait pas ouvert un seul depuis longtemps. Dans un coin gisait un vieil appareil de musique. Le silence du grenier lui était intolérable parfois.

Chaque matin, Malmir descendait d’un pas régulier les sept étages de son immeuble et se rendait aux Archives de la ville. Il y passait ses journées à classer des documents, avec ordre et rigueur.

Chaque soir, il fréquentait des lieux publics, se perdait dans l’alcool en contemplant des inconnus qui conversaient jusqu’à l’aube.

 

Homme seul accoudé à bar-Peinture

Une nuit, il rentra plus tôt qu’à l’accoutumée. Il se sentait d’humeur chagrine et s’endormit. Au milieu de la nuit, il crut entendre un bruit et ouvrit les yeux.

Au pied de son lit, se tenait un vieillard enveloppé d’une cape épaisse. Son visage était pâle et ses yeux brillaient dans l’obscurité.

"Qui es-tu? demanda Malmir qui se redressa avec inquiétude.

- Je suis la Mort, répondit le vieillard. Tu m’as appelé, je suis venu.

 

Homme à tête de mort

- Oui, je veux m’en aller. Je veux quitter ce monde."

Le vieillard ne répondit pas.

"Je veux vraiment partir, reprit Malmir avec conviction, je ne veux plus vivre.

- Je n’emmène que ceux qui ont vécu. Or, toi tu n’as pas vécu.

- Est-ce que je ne souffre pas assez?

- Certes. Mais tu n’as pas vécu. La source de vie s’est tarie en toi, la voix s’est tue, les yeux se sont fermés, sans que tu aies vu, découvert, aimé la source qui jaillissait, les yeux qui cherchaient tes yeux, la voix qui te parlait longuement…

- Cesse de me torturer! Je me souviens… C’était il y a longtemps… J’étais encore un enfant… J’avais trop mal… Je me suis protégé. J’ai mis une cuirasse pour me protéger d’elle. Et puis, j’ai laissé sa voix s’éteindre, ses yeux se fermer à jamais sans un mot d’amour, sans un geste de compassion. Depuis, je porte cette cuirasse. Emmène-moi! Je ne mérite pas de vivre!"

Le visage enfoui dans ses mains, ses ongles lui déchirèrent la peau. La blessure apaisa ses tensions et il releva la tête.

Le vieillard avait disparu. Il vit la fenêtre restée ouverte et voulu s’y précipiter, lorsqu’il s’éveilla, fiévreux. Il n’alla pas aux Archives ce jour-là.

 

Le soir venu, il sortit et erra sans fin à travers les rues de la ville. La neige s’était mise à tomber et pénétrait son vêtement léger. Il ne sentait rien. Les façades des immeubles défilaient. Il ne les voyait pas, le regard fixé sur les traces de ses pas dans la neige. A l’entrée d’une cour pavée, la neige sculptait de chaque côté de fragiles murailles. Il s’arrêta brusquement.

Au fond de la cour, un arbre étendait ses branches sur le toit d’une imposante demeure rongée de lierre. Malmir fut surpris de voir toutes les fenêtres de la maison illuminées. Trébuchant sur les pavés glissants, il traversa la cour, monta sur le perron et regarda à travers une vitre.

Une salle fastueuse éclairée par des candélabres et ornée de miroirs s’étendait sur toute la longueur de la façade. Une foule étrange s’y amassait, portant costumes et masques. A la lueur des bougies,  ils ressemblaient à des poupées de cire, figées dans des poses élégantes et futiles, les uns assis dans des fauteuils, d’autres debout, formant d’harmonieux ensembles. Des domestiques glissaient entre eux, portant des plateaux. De temps en temps, l’un des masques s’animait et se mettait à rire. D’autres lui répondaient, un semblant de sourire dans les yeux.

 

Femmes hommes masqués

Malmir ne parvenait à détacher son regard de cette foule insolite. Intrigué, il finit par secouer le heurtoir de fer sur la porte. Au bout de quelques instants, apparut sur le seuil une silhouette qui le dévisagea gravement. Après s’être légèrement inclinée, elle s’effaça devant lui. Malmir pénétra dans la salle.

Il allait, avec réserve, la tête basse. Personne ne le remarqua. Il esquissait un vague sourire, quelques mots s’ébauchaient sur ses lèvres. Personne ne lui répondit. Il traversa ainsi la salle, solitaire, et se retrouva à l’entrée d’un étroit corridor plongé dans l’obscurité. Il s’y engagea sans réfléchir.

Au fond, une petite pièce éclairée contenait un canapé tendu de rouge. Epuisé, il s’y installa et sombra dans une profonde rêverie.

Un bruit, brusquement, le fit tressaillir. Une jeune femme venait de pénétrer dans la pièce. Surpris, il voulut se lever lorsqu’il s’aperçut qu’elle ne portait pas de masque.

"Vous ne portez pas de masque… lui murmura-t-il.

- Non.

- Pourquoi?"

Un flot de paroles chaudes et vibrantes l’assiégèrent et le clouèrent sur place. Elle lui parlait sans arrêt et il l’écoutait sans ennui. Il sentait une douleur l’envahir et grimaçait. Il était ému. Il continuait de l’écouter avec une attention renouvelée.

Femme aux masques-Catherine Chauloux

Lorsque, enfin, elle se tut, il lui parla doucement, puis la prit par la main, l’entraînant dans le corridor. Ils traversèrent la salle remplie de masques sans les voir, souriants, seuls.

De longues nuits, ils passèrent ensemble. De longues nuits, elle lui parla et il il l’écouta. Et toujours, il lui disait "parle-moi" et toujours, elle lui répondait.

Et lentement, doucement, Malmir s’éveillait, devenait vivant. Les forces si longtemps contenues en lui affluaient et le remplissaient d’une irrésistible énergie, balayant toutes les peurs, les lâchetés, les habitudes. Il osa enfin retirer sa cuirasse. L’enfant qu’il n’avait jamais été s’éveilla. Il riait, pleurait, jouait, cabriolait. Les yeux brillants, il inventait mille facéties et fantaisies, improvisait des scènes magiques, sans cesse rejouées différemment, enfin exprimant…

Tour à tour enchanteur aux tendresses enjôleuses, guerrier aux ardeurs impétueuses, ou grand-prêtre d’un rituel officiant, les yeux dans les étoiles, il jetait généreusement en pâture à l’univers leurs étreintes passionnées. Les cloisons du labyrinthe abattues, son grenier devint aussi vaste que l’univers qu’il découvrait en lui.

 

Une nuit cependant, demeuré seul, il fit un cauchemar. Il errait dans un labyrinthe, indéfiniment, croisant une multitude de masques immobiles et muets. Il s’éveilla, tenaillé par l’ancestrale peur. La peur d’avoir trop donné, trop exprimé, d’être perdu, englouti. Et, pour la première fois, cette vie qui jaillissait d’elle, avec ses puissantes exigences, l’effraya.

Il ne retourna plus dans la petite pièce au fond de la vaste demeure. Durant de longues semaines, il s’acharna à reconstruire avec soin les cloisons de son grenier. Enfin, à nouveau en sécurité, son visage redevint terne et sa voix se tut.

Une nuit, le vieillard drapé vint lui rendre visite.

"Que veux-tu? lui cria Malmir.

- C’est toi qui le demandes? Je viens te chercher.

- Non, je ne veux pas, pas encore!"

Mais déjà le vieillard s’avançait vers lui, la main tendue, un sourire aux lèvres.

Alors Malmir se leva, se jeta sur lui et, les mains serrant son cou avec rage, dans une lutte féroce, il le tua.

Lorsqu’il se réveilla, le soleil de midi illuminait son grenier. Serein, léger, Malmir se leva, se vêtit, et quitta le labyrinthe pour toujours.

Homme voyageur avec valise

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