"Rêverie africaine"

 

RÊVERIE AFRICAINE

Je dédie cette méditation à tous ceux qui ne rêvent pas, n’ont jamais rêvé, ou ont cessé définitivement de rêver à cause de "l’âge de raison", ainsi qu’il le prétendent, cette raison qui les a soi-disant rattrapés à un tournant de leur vie et leur a serré la gorge à jamais; ainsi qu’à ceux qui prétendent que les rêves sont des utopies qu’il ne faut surtout pas réaliser, et à ceux, les plus mal-aimés par la vie, qui ignorent que le rêve est réel.

Un jour que je racontais à l’un d’entre eux que les pistes de sable africaines étaient des ouvertures sur l’infini, il me regardait avec circonspection et méfiance. Enfoui dans son siège, il ne croyait pas un mot de ce que je lui disais. J’essayai de lui faire comprendre ce qu’était la piste blanche africaine, mais il me considérait d’un air de plus en plus dubitatif, comme un enfant qui n’a jamais contemplé le ciel.

 

Et pourtant, l’infini existe...

L’infini est partout, et surtout en Afrique. Cet infini, je l’ai rencontré.

 

C’était un soir, lors d’un de ces crépuscules africains inouïs et grandioses qui vous prennent de plein fouet, sans que vous vous y attendiez.

Je marchais sur une piste de sable blanche, entourée de part et d’autre d’une nature vierge et sauvage, dans un silence total.

Piste blanche Namibie

 

J’avais conscience de marcher sur une voie inconnue, nouvelle, mais ancienne également, la voie ancestrale que l’on évoque dans les livres sacrés, la voie de l’Eden, cet âge d’or tombé dans l'oubli depuis longtemps.

Le paradis était là, à portée de ma main. Je marchais en inspirant l’air pur, sans penser à rien, seule au monde. Mais pleine de cet univers profond, mystérieux et intemporel.

Je marchais sur cette piste toute blanche et, comme toujours, près du pôle, le soleil s’enfonçait à l’horizon avec une rapidité stupéfiante.

Je marchais d’un pas régulier, sans me hâter, sans rien attendre, rien espérer, rien demander au ciel.

J’allais ainsi, emplissant mes poumons avec délice de l’air intact de toute activité humaine, observant à ma droite la boule écarlate du soleil voiler la nature d’un halo enflammé, et à ma gauche, le ciel encore bleu, étonnamment clair.

Mon regard passait d’un côté à l’autre, déconcerté par ce contraste entre l’obscurité foudroyante d’un rouge vif, et la sérénité bleue et apaisante. Au milieu, la piste poudreuse rejoignait l’infini, et l’on pouvait y cheminer des heures sans arriver nulle part.

 

L’instant était si impressionnant, si grave, si immuable, que soudain un chant monta en moi. Un hymne pour le créateur de cette terre mythique, dont les sons retentirent dans le silence. Je le chantai tout en marchant. Je ne sais quelles furent les paroles que l’instant inscrivit en moi, et je ne m’en souviens plus, mais ce furent des paroles d’une grâce absolue.

Elles jaillissaient de moi avec ivresse, à cet instant incomparable où la nature meurt à la lumière.

Crépuscule sur arbres sombres

Comme j’achevais de célébrer cet hymne au créateur, je décidai de rebrousser chemin.

 

Et c’est alors que se manifesta le "mystère" que je ne m’explique pas encore à ce jour. En revenant sur mes pas, je vis, oui je "vis" l’ombre de la nuit me poursuivre et se répandre sur toutes choses, se confrontant à la lumière dans un ultime dialogue.

Alors que je me hâtais, je voyais cet immense voile sombre me talonner, et s’emparer de la nature avec tant de démesure que la crainte m’envahit. Qu’étais-je en train de vivre? J’avais vu la lumière décliner, s’embraser, je m’étais sentie exaltée au point de laisser un chant jaillir de moi. Et puis, soudainement, je voyais l’obscurité étreindre le monde de sa puissance écrasante.

Cela fut si intense qu’en en éclair, j’eus la sensation de percevoir simultanément le paradis et l’enfer. Les deux faces du miroir de l’univers.

De retour parmi les humains, cette expérience se grava à jamais en moi. Et je songeai que le rêve, c’était précisément cela: la lumière altérée par l’ombre, et pourtant l’une et l’autre à jamais âmes-soeurs.

 

Aussi, à tous ceux qui ne rêvent plus, de crainte de rencontrer l’ombre, j’aimerais dire:

"Soyez assez téméraires pour aller à la rencontre de l’ombre, et vous découvrirez la lumière, car l’ombre est ce qui reflète la lumière dans le miroir de la vie, et si vous n’osez la regarder, jamais la lumière ne vous inondera.

"Soyez déterminé face au réel, car rien n’est aussi essentiel, inéluctable et vrai.

"Soyez confiant en lui. Il est là, de tous temps, et vous attend pour se manifester sous votre regard enchanté et éveillé."

 

Je crois pouvoir affirmer avec certitude que la réalité n’est pas ce que nous croyons, ce que nous voyons, ce que nous pensons. La réalité fabriquée de toutes pièces par nos esprits aveuglés n’est pas la réalité ultime. Car la réalité ultime est, tout simplement. Elle est sans interférence, sans pensée, sans attribut.

Eternelle, mystérieuse, ineffable et sacrée, comme cette piste blanche sur laquelle je me suis trouvée un jour en Afrique, oubliant où j’étais, qui j’étais, reliée à l’univers qui m’entourait et me laissait généreusement entrevoir son essence.

Soleil illuminant désert de Gobi

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