"La caméléone" - Fiction

 

LA CAMÉLÉONE - FICTION

Il était une caméléone verte aux yeux globuleux rouges. Elle vivait toute seule et, comme ses semblables, avançait lentement, à un rythme régulier: un pas en avant, deux pas en arrière. Malgré sa lenteur, elle avait de la grâce et, sans le savoir, dansait. Ce qui ne l’empêchait pas de s’attrister.

La pauvre caméléone avait oublié combien elle était habile à endosser les couleurs de la nature, à s’y dissimuler grâce à sa merveilleuse faculté d’invisibilité. Elle avait oublié combien son corps, quoique ingrat en apparence, pouvait être agile, souple, plein de joliesse. Elle ne voyait plus qu’une chose: sa lenteur qui lui était devenue pesanteur, une infirmité misérable. A tel point qu’elle désespérait de pouvoir continuer de vivre ainsi.

Caméléon boudeur

 

"A quoi bon, songeait-elle en arrondissant ses yeux qui savaient si bien voir de tous côtés en tournant dans leurs orbites, à quoi bon cette vie où tout est toujours semblable, où j’avance toujours de la même manière, où je prends toujours les mêmes couleurs, où il n’y a rien de neuf pour stimuler mes facultés, où rien n’est à créer. A quoi bon vivre? Je n’y crois plus…"

Elle continuait cependant d’avancer, mue par l’instinct. De temps en temps, à certains moments éphémères, elle ressentait même de la joie à la vue de l’univers autour d’elle. Cela lui venait spontanément. Du ciel toujours changeant, d’un animal qui luttait avec âpreté pour demeurer en vie, d’un arbre majestueux ou d’une minuscule fleur dont la beauté allait bientôt se flétrir, d’un rayon de soleil qui réchauffait son corps frissonnant et son cœur esseulé, d’une certaine lueur du couchant qui embrasait l’horizon, de l’activité frénétique de certaines espèces laborieuses, les termites, les fourmis, et surtout les humains, l’espèce supérieure et dominante.

Il y en avait sans doute parmi eux qui avançaient aussi lentement que la caméléone, bien qu’avec moins de grâce et d’harmonie. Mais elle l’ignorait, et admirait sans limite ceux qui avaient établi leur règne durable sur le monde vivant. Elle ne concevait pas que son sort, ce fardeau de plus en plus douloureux, était sans doute bien plus enviable que celui de ces créatures industrieuses qui s’ingéniaient à tout dominer, maîtriser, contrôler, transformer à leur guise, au mépris des lois de Dame Nature, qui serait un jour prise d’un tel courroux qu’elle se vengerait cruellement de leurs offenses.

C’est ainsi que la caméléone prit une décision qui l’étonna elle-même: elle allait se rapprocher d’eux. Jusque là, elle avait vécu dans un espace sauvage où les humains étaient rares et la nature encore indomptée. A présent, elle voulait savoir ce qu’il en était vraiment. Elle n’en pouvait plus de faire et de refaire le même chemin, d’un côté, puis de l’autre, d’errer sur les mêmes arbres, d’être seule toujours. Elle avait besoin de découvrir ce qu’il y avait au-delà du désert qui s’étendait à perte de vue, là où elle n’avait jamais osé s’aventurer. Et pour cela, elle devait abandonner tout ce qui lui était connu.

Hélas, comment marcher dans le sable quand on est une caméléone? Elle savait se diriger dans les arbres, même sur la terre ferme, mais dans le sable mouvant, cela lui semblait impossible, à elle surtout qui avançait si lentement. Le sable allait lui jouer des tours, peut-être même l’ensevelir. Il y avait sans doute de terribles animaux cachés dans ses entrailles. Pourrait-elle se camoufler dans une dune sans être engloutie? Pourrait-elle prendre la couleur rougeâtre ou dorée du sable? Elle ignorait tout de cette matière imprévisible, dangereuse, de ses formes changeantes et sa mouvance. Son unique espoir était d’atteindre une oasis. Une de ces oasis dont elle avait entendu parler et rêvait, avec ces arbres merveilleux appelés palmiers qui se balançaient langoureusement et vivaient toujours par deux, car ils ne pouvaient rester seuls, étant toujours en état d’amour. Ah… Etre amoureuse comme un de ces palmiers caressés par une douce et tendre brise! Quelle destinée! Mais si inaccessible! "On peut toujours rêver", soupirait la caméléone avec mélancolie.

Malgré ses craintes, elle finit tout de même par s’engager dans le désert. Bientôt, elle se rendit compte que la régularité de son rythme n’était pas possible dans le sable, et que celui-ci allait creuser sa tombe. Elle sentait ses petites pattes endolories par l’effort et avançait encore plus lentement qu’à l’accoutumée. De plus, il y avait du vent: un vent hasardeux qui emplissait ses yeux de sable. Alors, elle n’y voyait plus rien. Elle continuait néanmoins d’avancer, car reculer lui était impossible.

Désert

Le vent, le froid glacial la nuit, le sable mouvant le jour, les trous où elle tombait parfois, laissant son corps meurtri, la soif, la faim lancinante, tout cela avait sur elle un effet étrange. Elle qui avait tant voulu mourir, voilà qu’elle se sentait vraiment mourir. Elle qui se croyait solitaire, elle ignorait ce qu’était la solitude du désert.

Avant, il y avait toujours une possibilité, un espoir, un lien à établir avec la vie, on pouvait se faire plaisir, même si ce n’était que par intermittences. Mais là, dans cette contrée vide, incertaine, instable, il n’y avait plus rien: parfois une plante desséchée, ou un animal insolite qui fondait dans le sable. La nuit, elle s’abreuvait de rosée, le jour elle grignotait quelque racine aride. Elle avait toujours faim, toujours soif, toujours chaud et toujours froid. Et elle découvrait les larmes, elle qui n’avait jamais pleuré, même dans ses moments les plus pénibles. Elle y goûta, mais elles étaient trop salées pour s’en désaltérer. Alors elle les laissait s’écouler sur tout son corps, se vidant de plus en plus.

Tout cela était terrible. Elle avait envie de s’arrêter, de pleurer tout son soûl et de laisser le soleil la brûler pour de bon, jusqu’à ce qu’il ne restât d’elle qu’un petit tas de cendres. Oh oui! En finir une fois pour toutes était son désir le plus intense.

Alors elle s’arrêta. Elle n’irait pas plus loin. Il n’y avait rien au-delà et le monde tant convoité n’était qu’illusion et mirage. Elle ne pouvait retourner en arrière, jamais elle ne retrouverait son chemin ni n’en aurait la force. Il ne lui restait qu’à mourir, à s’abandonner à cette rudesse, cette dureté, cette misère.

Alors qu’elle s’apprêtait à se laisser enterrer dans le sable, elle entendit une voix dire:

"Arrête, petite, que fais-tu? Continue ta route!

- Facile à dire, put-elle articuler malgré son épuisement, je n’ai plus envie de vivre, c’est fini, je m’en vais.

- Où t’en vas-tu ainsi? demanda encore la voix.

- Je ne sais pas, nulle part. Et puis, qui es-tu, toi, pour m’interroger de la sorte et m’empêcher de mourir?

- Je suis un esprit, un esprit du désert. Si tu ouvrais les yeux, tu pourrais me voir.

- Ouvrir les yeux, tu en as de bonnes! Ils sont si pleins de sable qu’il y a bien longtemps que je n’y vois plus rien!

- Allons, un petit effort, ce n’est pas si difficile, il te suffit de les tourner à plusieurs reprises dans leurs orbites, comme tu savais si bien le faire, et le sable tombera de lui-même."

La caméléone fit ce que la voix lui conseillait et, ô surprise, les grains de sable tombèrent comme par miracle, ses yeux se dessillèrent et, pour la première fois depuis son départ, elle vit quelque chose devant elle.

C’était une grande forme, humaine, pensa-t-elle, assise sur un monticule de sable. Elle était vêtue d’étoffes d’un bleu clair comme le ciel et trois drôles d’oiseaux l’accompagnaient: deux étaient juchés sur ses épaules et le troisième, plus petit, sur sa tête.

"Un tel personnage et des oiseaux dans le désert, se dit la caméléone, c’est impossible, j’ai sans doute une vision!"

Vieux sage aux oiseaux

"Mais non, tu n’as pas de vision, reprit la voix, comme si elle avait deviné ses pensées, je suis bien réel, et mes trois oiseaux également!

- Comment est-ce possible dans un désert infini où personne ne peut survivre?

- Ceci est un désert particulier: à toi qui es petite, il te paraît infini, mais en réalité, il n’en est rien et il y a une oasis tout près d’ici.

- Une palmeraie! s’écria la caméléone.

- Mais oui, et si tu ne veux plus mourir, fit la voix avec un brin d’humour, je peux t’y emmener.

- Oh oui, emmenez-moi, j’ai si faim, si soif, si froid, si chaud… Bref, je n’en peux plus!"

La forme se baissa vers elle, la prit délicatement dans sa main et la déposa contre son cœur. Puis, elle se releva. La caméléone se blottit entre les étoffes bleues parfumées et s’assoupit au son des battements du cœur de celui qui la portait. Comme c’était bon de s’endormir dans la chaleur et la sécurité. C’est ainsi qu’elle parvint jusqu’à une de ces oasis dont elle avait tant rêvé.

Celui qui l’avait sauvée n’était pas un véritable esprit: il s’était un peu moqué d’elle pour la convaincre de ne pas se laisser mourir. C’était le sage du village de la palmeraie, le plus âgé, le plus rayonnant, le plus doux, le plus éveillé. On le consultait pour toutes les affaires concernant le village; il venait même des étrangers de loin pour converser avec lui. Grâce à ses trois oiseaux qui sifflaient à son oreille, il trouvait toujours la parole juste.

Oasis au clair de lune

La caméléone reprenait petit à petit force et vitalité. Elle gambadait dans la case du sage, grimpant partout; et dans la palmeraie, elle se mêlait avec délice aux palmes géantes qui vibraient à l’unisson. Quels arbres enchanteurs! Comment avait-elle pu douter de la vie, de sa beauté, de sa force irrésistible? Quand elle avait besoin de sécurité, elle grimpait le long de la robe du sage, jusqu’à son cœur, où elle s’endormait au son régulier et paisible de ses battements.

Au fur et à mesure que le temps passait, la caméléone se sentait de plus en plus proche du sage: elle lui posait mille questions, et comme il comprenait son langage, il savait lui répondre. C’est ainsi qu’elle apprit beaucoup de choses dont elle était ignorante, tant de choses extraordinaires qu’elle se sentait comblée. Elle était un peu amoureuse de son maître, bien sûr: il était si hors du commun!

Un jour, il lui dit qu’elle devait à présent cesser de jouir de cette vie pour aller remplir sa mission dans le monde.

"Quelle mission? s’exclama-t-elle stupéfaite.

- Ce n’est pas pour rien que tu as eu le courage de partir, de quitter la vie qui t’était connue, d’affronter le désert. Ce n’est pas pour rien que tu m’as rencontré au moment où tu ne voulais plus vivre. A présent que tu aimes à nouveau la vie, tu dois devenir celle que tu es vraiment, et retrouver ta forme et ton essence véritables.

- Que me dites-vous? Mais c’est impossible voyons! s’écria-t-elle effrayée par cette nouvelle épreuve. Je suis très heureuse ainsi, je veux continuer à vivre de la sorte, auprès de vous, je me sens en sécurité au creux de votre cœur…

- Là est le problème, sourit le sage, ce n’est pas la vraie vie, cela. Tu en avais besoin dans le désert, je te l’ai donné. A présent, tu dois vivre par toi-même, au creux de ton propre cœur.

- Comment cela? balbutia la caméléone au bord des larmes à l’idée de devoir quitter cette vie exquise et rassurante.

- Tu dois affronter non pas la mort issue du désespoir, mais la vraie mort, en toute conscience.

- Oui, murmura la pauvre petite bête affolée, je préfère encore mourir plutôt que de vivre sans vous.

- Ce n’est pas de cela que je veux parler, fit le sage d’une voix ferme. Tu ne dois pas te laisser mourir parce que tu n’as pas ce que tu désires; ton désir importe peu; tu dois accepter ta mort et la vivre en toute conscience.

- J’accepte, chuchota la caméléone à l’agonie, je vais essayer…

- Je serai là, ne t’inquiète pas, lui dit encore le sage."

Alors, elle sentit comme un voile épais s’abattre sur elle. Tout devint sombre, noir, terrifiant. Elle ne voyait plus rien; elle ressentait des douleurs vives et intolérables dans son corps. Elle avait envie de crier, de pleurer, mais aucun son, aucune larme ne venait; elle avait envie de fuir, de se mouvoir, rien à faire! Elle était immobilisée, si raide qu’elle se crut morte. Ainsi, c’était cela la mort: la nuit, l’aveuglement, le silence total où l’on n’entendait plus le moindre son, l’immobilité, la stagnation. Même pas de désespoir, non, un gouffre, un vide total pire que tout.

Soudain, elle entendit un cri épouvantable. La terreur l’envahit. Elle aperçut toutes sortes de formes monstrueuses qui la frôlaient, et l’empuantissaient d’odeurs fétides. Elle trembla puis ressentit à nouveau les douleurs dans son corps. Revivait-elle? Impossible de le savoir. Un déchirement violent se produisit, comme un arbre coupé qui tombait à terre. Elle se sentit alors grandir, grandir, devenir une presque géante. Les formes avaient disparu et elle était seule à présent. Elle continuait de grandir, tant et si bien qu’elle vit le village et la palmeraie tout petits à ses pieds. Le soleil l’inondait de lumière. Puis elle reprit peu à peu sa forme habituelle.

Lorsqu’elle revint à elle, elle était devant la case du sage. Son corps lui semblait étranger, elle éprouvait des sensations inconnues, et elle était presque aussi haute que la porte. Le sage était debout sur le seuil, lui souriant et lui tendant la main.

"Te voilà, lui dit-il doucement.

- Oui, me voilà. Qui suis-je? Que m’est-il arrivé? demanda-t-elle.

- Tu es devenue celle que tu es depuis toujours, une femme, une femme-fée. Et voici mon cadeau. Il te sera utile."

Il lui tendit une petite baguette taillée dans le bois d’un palmier, semblable à une flûte.

"A présent, poursuivit-il, viens avec moi, je vais te montrer qui tu es."

La prenant par la main, il la conduisit dans sa case devant un grand miroir. Elle ne se reconnut pas. D’ailleurs, elle ne s’était jamais vue dans un miroir. Elle y découvrit une belle femme, plus toute jeune mais encore pleine de charme: vêtue d’étoffes d’un bleu vif, avec dans le dos deux petites ailes et aux pieds des sandales dorées.

"Voilà qui tu es, fit le sage. Tu ne t’étais jamais vraiment vue ni regardée auparavant. Les petites ailes dans ton dos viennent de l’oiseau sur ma tête. Il a accepté de mourir pour te faire don de ses ailes. Prends-en grand soin, elles font partie de toi à présent, même si tu peux les mettre et les ôter à ta guise. Elles t’aideront dans ta vie de femme-fée. De même que la baguette que je t’ai offerte. Je l’ai taillée moi-même et lui ai donné toutes mes facultés. Tu pourras l’interroger quand tu en auras besoin, elle te répondra en jouant de la musique. A présent, fais ce que tu veux. Ce que tu es va te mener là où tu dois aller. Ne t’inquiète plus de rien. Tu peux revenir me voir quand tu le voudras. Adieu."

 

Avec un sourire radieux, l'ancienne petite caméléone s’inclina devant le sage, lui baisa la main, sortit de la case et quitta la palmeraie.

Femme dans oasis-Peinture

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