"Bouddha en enfer" - Fiction

 

BOUDDHA EN ENFER - FICTION

Après avoir rangé minutieusement sa chambre, Bouddha s’assit devant une petite table en bois, alluma sa pipe et se mit à tirer mollement sur elle, contemplant les gravures accrochées au mur. Elles se ressemblaient toutes et formaient de parfaits ensembles géométriques. Triangles, carrés ou losanges.

Soudain, Bouddha se leva et se dirigea vers une gravure qu’il venait d’apercevoir légèrement penchée. Il la remit en place. Lorsqu’il fit quelques pas en arrière pour voir le résultat, il remarqua qu’elle penchait à présent vers l’autre côté. Il s’approcha de nouveau et, délicatement, frôla la gravure, retenant son souffle.

Puis il retourna s’asseoir, bourra à nouveau sa pipe, l’alluma et sombra dans une douce rêverie. Dans sa chambre, chaque chose était à sa place. Rien ne dérangeait son ordre établi. Rien ne perturbait sa vie.

Homme triste-Peinture

 

Il fixait à présent le sol, recouvert de carreaux d’un rouge sombre, en forme de losanges. Il se leva pour regarder un des losanges de plus près. Il était rayé. Il passa doucement ses doigts sur le carrelage froid et poussiéreux, avec une pointe d’amertume.

Puis il alla dans la cuisine. Il examina quelques secondes la bouilloire neuve, lumineuse dans la pénombre. Il la prit et l’emplit d’eau. Et, en attendant, revint s’asseoir à la table sur laquelle se trouvaient le grand cendrier, la blague à tabac et la pipe.

Lorsqu’il entendit la bouilloire siffler dans la cuisine, il se releva, vaguement hébété. Il versa l’eau bouillante dans une tasse, dilua le café dans du lait, et se rassit. Il but une longue gorgée, lentement, le regard fixé sur le lit en bois. Un dessus de lit parfait, sans un pli, songea-t-il.

Lorsqu’il eut terminé son café, il déposa la tasse dans l’évier vide, juste au-dessous du robinet qui fuyait un peu.

 

Il avait décidé de ne pas sortir ce soir. Il avait du travail et n’avait pas faim. Le café au lait était nourrissant et il lui restait quelques bouteilles de bière.

Il prit sur une étagère d’épais classeurs gris et les déposa sur une table identique à la première, qui lui servait de bureau. Il y avait une pile de courrier non ouvert, une paire de ciseaux, un perforateur et un stylo.

Ces grands classeurs contenaient tout son courrier, classé par rubriques inscrites sur des étiquettes cartonnées de couleur. Deux d’entre eux étaient destinés à son courrier personnel.

Il se mit au travail. Il lisait chaque lettre attentivement, la perforait puis l’intégrait dans l’un des classeurs. Il faisait cela machinalement, tant l’habitude était inscrite en lui.

Toute sa vie se trouvait là, datée, ordonnée, rangée dans ces classeurs que l’on pouvait consulter à tout moment, où l’on était sûr de trouver ce que l’on cherchait. Un passé immuable, si différent du présent changeant, incontrôlable. Un passé dont il était souverain. Une petite souveraineté où les autres n’étaient que des objets de mémoire.

Pas une lettre n’était jeté, perdue. Il avait même reconstitué de petits fragments de lettres qui ne lui appartenaient pas. Dérobées à d’autres souverainetés.

Il venait de terminer de classer son courrier et feuilletait l’un des classeurs, lorsqu’il s’interrompit pour aller prendre dans la cuisine une bouteille de bière. Il l’ouvrit et revint à sa place. Le classeur béant sous ses yeux tandis qu’il sirotait la bière.

Il aimait la bière. Elle engourdissait, créant une douce somnolence, une mollesse dans le corps. Elle descendait en lui, coulait dans ses membres comme dans un gouffre sans fond. Mais au lieu de donner le vertige ou l’ivresse, elle répandait sur son passage chaleur et bien-être. Plus il en buvait, plus il désirait en boire. Le gouffre qu'elle creusait en lui était de plus en plus profond.

Au fil des années, elle avait imprégné son corps, son esprit, sa mémoire. Fil conducteur de sa vie, menant de l’enfance à l’âge adulte, passant par l’adolescence et la jeunesse, elle le conduisait inexorablement vers la fin.

Lorsqu’il eut terminé de boire, il retourna dans la cuisine.

 

Il y avait une armoire remplie de boîtes en fer blanc de formes diverses qui contenaient tout ce qu’il ne pouvait pas intégrer dans ses classeurs. Vieux passeports, cartes d’identité périmées, agendas. Presque tous les agendas de sa vie. De petits agendas reliés en cuir dans lesquels étaient consignés les événements importants, ceux qu’il jugeait nécessaire d’inscrire dans le temps. Soit dans un langage codé, soit en une seule initiale.

Dans une autre boîte, des carnets noircis par sa petite écriture serrée, qui parfois, sous l’effet de la bière, s’étendait, s’élargissait, esquissait des arabesques fantasques sur la page.

 

Au milieu des carnets gisait une vieille lettre jaunie avec, serrée contre elle, une photo déchirée et recollée. C’était une photo de sa mère.

Il prit le tout avec précaution et revint s’installer à sa table. Depuis de longues années, il n’avait pas ouvert cette boîte et son contenu était resté enfoui au fond de lui. Il but encore de la bière, les yeux mi-clos. Il avait écrit cette lettre à sa mère il y a très longtemps. Une lettre de plusieurs pages. Mais il ne l’avait jamais envoyée.

Négligeant la lettre pliée sur la table, il prit la photo et le regarda fixement. Elle paraissait si jeune sur cette photo, si fragile, et pourtant éblouissante. Il tenait la photo entre ses doigts avec douceur. Puis il la retourna, la caressant légèrement.

En lui, la bière ouvrait lentement la voie à la mémoire. Mais ce n’était plus une mémoire classée, étiquetée. C’était autre chose, de plus vivant. De plus douloureux aussi. Une image lointaine qui s’ébauchait, incertaine, puis devenait de plus en plus précise; comme si elle franchissait tous les paliers pour peu à peu atteindre sa conscience.

Soudain, l’image se grava avec netteté sur le dos de la photo qu’il tenait dans le creux de la main.

Il était un enfant encore. Il se tenait dans sa chambre. C’était une pièce étroite, tout en longueur, éclairée par une fenêtre minuscule donnant sur une cour intérieure et séparée de la cuisine par un sombre corridor. La cour était petite, entourée d’immeubles hauts et gris. Il s’accommodait bien de l’exiguïté de ce lieu.

Sa mère rentrait chaque soir vers 17 heures. Il l’attendait assis sur le petit tapis qui occupait le centre de sa chambre. Il tendait l’oreille. L’escalier craquait, la clé était introduite dans la serrure avec un bruit sec, la porte grinçait et se refermait sourdement. Un murmure traversait les étroites cloisons de l’appartement et la cuisine commençait à s’animer.

Bouddha n’osait pas se lever. La respiration coupée, il restait en suspens, espérant qu’elle entrerait dans sa chambre. Mais elle demeurait dans la cuisine.

 

Femme triste-Peinture

Il percevait des bruits de vaisselle, de chaises bousculées, de bouteilles débouchées, de verres brisés. Puis il n’entendait plus rien. Le mur en face de lui était blanc et vide. L’on n’y avait jamais rien accroché. Il tressaillait au moindre son de voix, au moindre soupir, au moindre souffle. Parfois, elle chantonnait à voix basse. Cela le rassurait un bref instant.

D'autres fois, il entendait un rire, insistant et étrange. Il se levait alors, se secouait et se dirigeait vers la cuisine. La main sur la poignée, il hésitait. La trouverait-il gisant sur sa chaise, assoupie par la bière, ne le reconnaissant qu’à peine? Elle serait contrariée et aurait un mauvais regard. Il n’ouvrait pas la porte, se contentant d’effleurer la poignée.

 

Frissonnant, Bouddha s’aperçut que sa bouteille de bière était vide. Il en chercha une autre dans la cuisine et en but plusieurs verres, l’un après l’autre. Mais il avait encore froid. Il couvrit ses épaules d’un vieux plaid.

La photo était toujours sur la table, à l’envers. Il la prit dans ses mains et contempla le visage reconstitué de sa mère. L’image refit surface et lui imposa son souvenir.

Il se tenait dans sa chambre d’enfant, en attente. Il était 17 heures précises. Le silence était total dans l’immeuble. L’escalier ne craquait pas. Il se leva lentement, traversa le couloir. La porte de la cuisine était ouverte. Il demeura sur le seuil quelques instants.

Le cercueil recouvrait la table, fermé. Il était lourd, massif, et recouvert d’une couronne de fleurs.

 

Bouddha le contempla quelque temps, ferma la porte et retourna dans sa chambre où il s’assit sur le tapis en face du mur blanc.

 

Enfant couché dans l'eau obscure

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