"La bergère et l'oie sauvage" - Conte

 

LA BERGÈRE ET L’OIE SAUVAGE - CONTE

Il était une pauvre oie sauvage qui vivait dans un enclos, parmi d’autres oies, blanches celles-ci. Cet enclos faisait partie d’un domaine prospère aux alentours d’une demeure princière. Riche d’une herbe verte et nourrissante, il donnait sur un petit lac où les oies pouvaient s’ébattre et nager à leur guise.

La pauvre oie ressemblait en tous points à ses semblables, à l’exception d’un seul: elle avait été achetée et installée dans l’enclos car, murmurait-on, elle était trop vieille pour parcourir le long chemin migratoire des oies sauvages. Ainsi, à force de ne plus voler, elle était devenue très lourde. Ce qui rendait sa démarche grossière et gauche.

Malgré la grâce de son long cou blanc mêlé de gris tendre, on la voyait se dandiner avec maladresse sur l’herbe, et souvent, se laisser bousculer par les autres qui se gavaient des meilleurs carrés d’herbe. Elle reculait alors et s’éloignait tristement, clopin-clopant.

Personne n’aurait jamais prêté attention à cette oie misérable, si, un beau jour, une bergère ne l’avait aperçue et ne s’était prise de sympathie pour elle.

Oie à tête triste

Le prince

Le domaine appartenait au prince de ce royaume. Il vivait en compagnie de ses deux sœurs dans un magnifique manoir perché sur une colline. Tous trois étaient seuls depuis la mort de leurs parents.

On se demandera pourquoi ce prince n’était pas devenu roi et n’avait pas succédé à son père après la mort de ce dernier. C’est ce qu’il aurait dû faire en toute logique. Se marier et gouverner son peuple dans le somptueux palais de la ville, là où résidaient les rois et leur reine depuis des générations.

Par malheur, ce prince avait connu des vicissitudes peu ordinaires pour un prince. À peine sorti de l’enfance, il était subitement parti voyager à travers le monde. Peut-être cherchait-il le bonheur, ou une princesse qui lui aurait permis de devenir roi et d’occuper le trône. Nul ne saurait le dire.

Hélas, il revint seul, sans avoir trouvé ce qu’il cherchait. Dans l’infortune. Du moins, c’est ainsi que l’on interpréta son retour après ses longues années d’absence. Il ne dit mot, et se contenta de reprendre sa place auprès de ses soeurs. Elles aussi étaient sans époux.

Pendant tout ce temps, le trône était donc demeuré vacant. Des gouverneurs nommés par les princesses se succédaient et se contentaient d’assurer les affaires courantes. Le royaume périclitait lentement et attirait de moins en moins de visiteurs, encore moins de monarques et de nobles étrangers.

De cet état regrettable, personne n’osait souffler mot au prince. Mais le peuple marmonnait dans son dos. Régulièrement, on lui présentait une princesse de passage. Mais il demeurait obstinément indifférent. Et la princesse repartait aussitôt.

En réalité, le prince et ses sœurs les princesses ne se rendaient tout bonnement pas compte de cette situation affligeante pour tous. Car tout semblait tourner rond. Et ce petit monde vivait en paix et de manière agréable, bon gré mal gré.

La bergère

Du sommet de la tour centrale du manoir, l’on pouvait apercevoir à l’horizon une forêt dense, et de vastes prairies d’un vert profond que des troupeaux de brebis piquetaient de taches blanches. Des bergers, leur houlette à la main ou une flûte au bec, veillaient sur ces animaux affables qui donnaient une laine magnifique. C’était l’une des principales richesses du royaume.

Parmi eux, vivait la jeune bergère qui était devenue l’amie de l’oie sauvage. La bergère avait deux frères aînés, eux aussi bergers. Leurs parents disparus leur avaient laissé une charmante chaumière à la lisière du bois. Et ils vivaient tous trois très heureux.

Une fois par semaine, la bergère se rendait à la ferme où se trouvait l’enclos aux oies, pour y faire ses emplettes. Et chaque fois, elle ne manquait de rendre visite à l’oie sauvage. Elle se sentait irrésistiblement attirée par cette vieille oie, qui lui semblait perdue et accablée au milieu des oies blanches, si farouches et avides. Lorsqu’elle arrivait, elle la regardait en souriant, lui disait quelques mots affectueux, et lui tendait sa main pleine de pain frais et tendre pour qu’elle puisse y picorer quelques bouchées. Autant l’oie était gauche et lente lorsqu’il fallait bousculer les autres pour obtenir un peu de nourriture, autant elle devenait leste et habile dès qu’apparaissait la bergère.

Entre elles, se tissait ainsi au fil du temps un lien tout à fait hors du commun. Sitôt que la bergère apparaissait, l’oie la reconnaissait et se précipitait vers elle, comme si elle l’attendait. Et la bergère, elle aussi, se hâtait, car elle avait grand plaisir à la nourrir, la gâter. Elle sentait avec chagrin que celle-ci n’était pas à sa place parmi les oies blanches. Et elle se demandait souvent ce qui empêchait cette oie sauvage au doux regard un peu triste de s’envoler, tout simplement. Certes, on la disait vieille, maladroite, peut-être même proche de la mort. Mais la bergère n’en croyait rien, tant l’oie était alerte à courir vers elle.

Gardienne d'oies-Dupré

Fuite de l'oie sauvage

C’est ainsi que la bergère et l’oie étaient devenues de grandes amies. À tel point que la bergère allait jusqu’à envisager d’aider sa chère oie à s’évader et à fuir une vie si accablante pour elle. Celle-ci la fixait parfois d’un œil malicieux en secouant vivement son plumage, comme si elle partageait ses pensées et était sur le point de prendre son envol.

Un jour de printemps, la bergère décida de mettre son projet à exécution. Debout devant l’enclos, elle regarda alentour: il n’y avait personne. Les oies blanches barbotaient dans l’eau. L’oie sauvage l’attendait, comme à l’accoutumée. La bergère franchit habilement le grillage qui entourait l’enclos, se précipita vers l’oie, la prit dans ses bras et sortit. Puis elle courut à en perdre haleine, tant et si vite qu’elle sortit du village comme une flèche et se retrouva dans la campagne. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle fut certaine d’être assez éloignée pour que personne ne la vît.

Là, elle posa avec délicatesse l’oie à terre, remit de l’ordre dans ses plumes toutes froissées et s’assit pour reprendre son souffle. Elle caressa l’oie, la serra sur son cœur, lui expliquant qu’à présent elle était libre de s’envoler et de rejoindre sa famille. Puis, elle se détourna et marcha lentement en direction du bois. Mais l’oie fit mine de ne pas comprendre et la suivit en se dandinant à travers les prés fleuris.

"Mais qu’as-tu donc, ma pauvre petite oie? s’écria la bergère en s’arrêtant net. Tu ne veux donc pas t’envoler? Retourner chez toi? Revoir les tiens? Tu ne veux pas de la liberté que je t’offre?

- Hélas… gémit soudain une petite voix aiguë. Hélas… Je ne peux pas… Je te remercie, ma chère bergère, de m’avoir sortie de cet enclos où j’étais emprisonnée et malheureuse. Mais je ne peux pas m’envoler. Je n’ai jamais pu te parler, car les autres oies étaient toujours près de nous."

Stupéfaite, la bergère s’assit sur un talus, son visage à hauteur des yeux de l’oie, et la fixa avec attention.

"Tu sais parler? fit-elle enfin, n’en croyant pas ses oreilles. Tu parles? Mais… les oies ne parlent pas! Comment est-ce possible? Qui a parlé? Y a-t-il quelqu’un? cria-t-elle, prise de frayeur.

- Non, il n’y a personne, reprit la petite voix flûtée. C’est bien moi qui te parle."

Cette fois, la bergère vit clairement que c’était l’oie qui parlait car son bec faisait de drôles de petits mouvements de bas en haut.

"Mais… balbutia-t-elle, QUI es-tu?

- C’est une longue histoire, répondit l’oie. Veux-tu que je te la raconte? Alors, écoute…"

La bergère s’installa plus confortablement, s’adossant au talus, les bras autour de ses genoux relevés. Elle était tout ouïe.

"Voilà, commença l’oie. Je ne suis pas celle que tu vois."

La bergère ouvrit de grands yeux ébahis et éclata de rire.

"Tu m’en diras tant! Qui es-tu donc dans ce cas?

- Eh bien, je suis… Je suis un être humain tout simplement.

- Un être humain? s’exclama la bergère de plus en plus stupéfiée.

- Oui, murmura la petite voix. Je viens de très loin, d’un monde que tu ne connais pas. J’étais alors une vieille femme. Mes cheveux étaient tout blancs. Je sentais que la mort viendrait bientôt me rendre visite.

- Mais… que faisais-tu dans ce pays lointain? lui demanda la bergère.

- J’étais une guérisseuse. Les gens venaient me voir quand ils étaient malades et je les soignais. Ils venaient aussi me voir quand ils étaient malheureux ou tristes et je prenais soin d’eux. Vois-tu, ma chère bergère, j’avais reçu à ma naissance le don de soigner et de guérir, et j’étais très connue dans mon pays."

La bergère l’écoutait avec une attention profonde. L’oie tournait la tête régulièrement, pour qu’elle pût voir ses yeux l’un après l’autre.

"Et qu’est-il arrivé? l’interrogea-t-elle avec impatience.

"Un jour, une chose incroyable survint. Je m’étais mise au lit plus tôt que d’habitude, car je me sentais très lasse. Si lasse que j’avais l’impression que mon dernier moment était venu. Je m’assoupissais lentement, le ciel s’assombrissait et la nuit allait tomber. Alors que je sombrais dans le sommeil, une lumière vive emplit soudain ma chambre. J’ouvris les yeux, et je vis, debout au pied de mon lit, un personnage immense, vêtu de bleu. Son visage était rayonnant de beauté et dans son dos, il arborait deux grandes ailes dorées. Il me regardait en souriant. J’ai cru d’abord que je rêvais ou que j’étais morte et déjà arrivée au paradis! Mais il s’est mis à parler, la lumière s’est atténuée et je compris alors que j’étais bien éveillée et qu’il m’arrivait quelque chose d’extraordinaire.

 

Ange féminin aux ailes blanches

"Je suis du monde de là-haut, me dit-il, et je viens te voir pour te confier une mission. - Une mission? Quelle mission? - Tu le sauras l’heure venue. Mais sache qu’il n’est pas temps encore pour toi de quitter ce monde. Avant de gagner le paradis, tu as encore quelque chose à faire."

"Alors, il leva son bras droit et traça un cercle au-dessus de moi, en prononçant des paroles que je ne compris pas. Et brusquement, je me sentis sortir de mon lit, monter avec légèreté. J’ai dû m’évanouir. Lorsque je revins à moi, j’étais seule et je volais dans le ciel en direction de ce royaume où j’atterris si lourdement que j’ai bien cru m’être rompue les os! En me relevant, je boitais, quelque chose me gênait terriblement. Je ne voyais plus que d’un œil à la fois et je devais tourner la tête sans cesse. Et j’avais deux pieds, ou plutôt deux pattes! Et mes bras avaient disparu! Bref, j’étais devenue une oie, aussi invraisemblable que cela te paraisse!

- Et ta mission? demanda la bergère qui avait écouté le récit de l’oie avec fascination.

- Elle était inscrite dans ma tête. Je devais entrer en contact avec toi!

- Avec moi? Mais pourquoi? s’écria la bergère, interloquée.

- Je ne le sais pas moi-même. Après, tout est devenu flou dans ma tête. On m’a trouvée et on m’a mise dans cet enclos, avec les oies blanches. Comme je ne pouvais pas communiquer avec elles, elles m’ont mise à l’écart. Je survivais péniblement jusqu’à ce que tu viennes puis m’aides à m’enfuir. Je ne sais pas si je redeviendrai un jour une femme ou si je mourrai ainsi. Tout ce que je sais, c’est que je dois rester auprès de toi et t’aider au mieux.

- En voilà une histoire! s’exclama la bergère. Je t’aime beaucoup, ma chère oie, mais que vais-je faire de toi? Je pensais que tu allais t’envoler et retrouver tes semblables. Qu’allons-nous devenir toutes les deux? Si l’on te voit avec moi, on croira que je t’ai volée et on me jettera en prison!

- N’aie crainte. Je me cacherai aux environs de ta chaumière. Personne ne me verra. Quand tu auras besoin de moi, il te suffira de siffler et j’apparaîtrai aussitôt."

À partir de ce jour, l’oie vécut dans le creux d’un arbre immense, dans le bois derrière la chaumière. Nul ne la vit jamais et la bergère attendait que la nuit fût tombée pour lui apporter de quoi se nourrir et deviser avec elle.

Oie devant chaumière

Epreuves de la bergère

Des semaines et des mois passèrent...

Un jour qu’elle se rendit à la ferme, la bergère entendit dire que le prince souhaitait rencontrer toutes les jeunes filles des environs. Comme il n’avait pas trouvé de princesse lors de ses voyages, ses sœurs le pressaient de prendre femme pour que le trône soit à nouveau occupé. Un grand bal fut organisé dans le manoir.

À cette nouvelle, la bergère fut fort embarrassée, car elle n’avait pas de robe de bal. Elle en parla à son amie l’oie qui lui conseilla de s’y rendre en simple tenue de bergère, puis de s’approcher du prince et de lui poser la question suivante: pourquoi n’avait-il pas trouvé de princesse lors de ses voyages?

Elle se rendit donc au bal dans le plus simple apparat, et se tint modestement dans l’embrasure d’une fenêtre. C’était la première fois qu’elle voyait autant de jeunes filles gracieuses vêtues avec splendeur. Toutes avaient rivalisé d’astuce et d’habileté pour se confectionner une tenue resplendissante et attirer les regards du prince.

 

Bal devant château-Annie Pelletier

Soudain, celui-ci apparut, suivi des princesses. Tous trois étaient vêtus d’étoffes soyeuses tissées de fils d’or et d’argent, rehaussées de pierreries étincelantes. Le prince avait une allure à la fois pleine de noblesse et de simplicité. En le voyant, la bergère se sentit rougir violemment, et son cœur se mit à battre. Mais elle n’osait pas l’approcher pour lui poser la fameuse question, et demeura un long moment dissimulée derrière un rideau.

Chaque jeune fille fut présentée au prince et lui fit une révérence parfaite. Lorsque la dernière s’éloigna, la bergère prit son courage à deux mains. Elle s’avança vers lui et, les yeux baissés, la tête voilée, de manière à ce qu’il ne puisse voir son visage, elle lui lança rapidement: "Mon prince, pourquoi n’avez-vous pas trouvé de princesse lors de vos voyages?"

Étonné par une telle question, le prince resta muet. Les princesses se regardèrent en trouvant cette bergère bien impertinente et mal éduquée pour oser s’adresser au prince de la sorte. Elles s’apprêtaient à intervenir, lorsque la bergère tourna les talons et s’enfuit par la grande porte, aussi rapidement qu’elle le put.

Tout cela se passa en un temps si bref que l’assemblée crut avoir rêvé. Le brouhaha reprit et une jeune fille fut aussitôt présentée au prince.

Arrivée sur le perron, la bergère courut, courut, courut si vite qu’elle se retrouva en un temps record devant sa chaumière. L’oie l’y attendait en grignotant quelques miettes de pain.

"Alors, lui fit-elle avec malice, as-tu posé la question au prince? T’a-t-il répondu?

- Il est resté bouche bée et les princesses ont failli m’attraper! Mais j’ai réussi à m’échapper et personne ne m’a reconnue.

- Bien, bien… murmura l’oie d’un ton satisfait. Il ne connaît pas la réponse…

- Que faire à présent? demanda la bergère. Que faire? Tout cela est absurde et ne mène à rien!

- Pourquoi?

- Parce que… parce que, bafouilla la bergère en rougissant.

-  …parce que tu es tombée amoureuse du prince? rétorqua l’oie d’une voix aiguë.

Femme accoudée-Elisabeth Sonrel

- Oui… souffla la bergère pudiquement. J’aime le prince depuis qu’il m’est apparu. Que vais-je devenir? Je dois quitter le royaume! Nous allons partir toutes les deux! C’est la seule issue. Sinon, on me retrouvera et on m’emprisonnera.

- Non, tu ne partiras pas, lui intima l’oie fermement. Aie confiance en moi. Je veille au grain!"

Le lendemain du bal, le prince était d’humeur massacrante. Non seulement, il n’avait rencontré aucune princesse digne de ce nom, mais il avait été ridiculisé par une petite insolente qui avait disparu. Elle était si mal attifée qu’il n’avait même pas eu le temps d’apercevoir son visage. Comment avait-elle osé lui poser une telle question avec tant de naturel?

En y songeant, il comprit qu’il en ignorait lui-même la réponse. Il ne se l’était jamais posée et ne savait pas pourquoi, durant ses longues années d’errance, il n’avait pas rencontré la princesse de ses rêves. Malgré sa colère, il se sentait fort intrigué par cette petite bergère audacieuse qui lui avait posé la question la plus importante de sa vie.

Aussi décida-t-il de donner un deuxième bal, encore plus somptueux, où seraient en outre conviées toutes les jeunes filles des royaumes voisins.

La bergère eut vent du bal. Ses frères, qui avaient aperçu de loin les deux princesses, et les avaient trouvées belles et pleines de charmes, étaient enthousiastes.

Elle demanda à l’oie ce qu’elle devait faire. Comme la première fois, l’oie lui dit de se rendre au palais en tenue de bergère, mais de ne pas couvrir son abondante chevelure blonde, puis de se présenter au prince et de lui poser la question suivante: "Mon prince, pourquoi votre cœur est-il si froid qu’aucune jeune fille ne l’ait jamais fait vibrer?"

La bergère brossa longuement ses cheveux, qu’elle avait beaux et doux comme de la soie, et brillants comme l’astre solaire. Puis elle se rendit au palais du prince dans sa modeste tenue.

Le prince et les princesses étaient encore plus superbement vêtus que la première fois. Une foule de jeunes filles se pressaient autour d’eux, s’égayant comme une nuée d’oiseaux chatoyants. Sur le seuil de la porte, la bergère s’aperçut que le prince était d’une grande beauté avec sa chevelure qui tombait en boucles sur ses épaules et son visage aux traits fins et harmonieux.

Prince-Côme Medicis

Le cœur battant, elle restait plantée là, n’ayant le courage de faire un pas parmi cette brillante assemblée. Mais une petite voix en elle résonna, lui chuchotant "allez, courage, vas-y, pose-lui ta question".

Alors elle s’avança, le visage enveloppé de sa chevelure dorée comme d’une parure royale. Arrivée devant le prince, elle lui fit une révérence et, levant ses yeux sur lui, lui demande à brûle-pourpoint: "Mon prince, pourquoi votre cœur est-il si froid qu’aucune jeune fille ne l’ait jamais fait vibrer?"

Aussitôt, les deux princesses frémirent et se placèrent devant le prince, comme pour le protéger. Mais le prince les écarta d’un geste ferme pour dire quelques mots. Hélas, rien ne lui vint à l’esprit et il demeura stupide, ne voyant que la merveilleuse chevelure de la bergère scintiller comme un joyau et deux yeux merveilleux d’un bleu céleste.

Il avança sa main vers la bergère, mais celle-ci tourna les talons et s’enfuit, perdant au passage une plume d’or qu’elle portait toujours à sa ceinture. C’était sa chère oie qui la lui avait offerte en guise d’amitié éternelle. Elle lui avait dit que c’était une plume précieuse, et qu’en aucun cas, elle ne devait la perdre.

 

Plume d'or

L’assemblée fut si abasourdie par cet incident que nul ne songea à l’arrêter ni à la poursuivre. Arrivée dehors, elle courut, courut, courut à en perdre haleine jusqu’à sa chaumière où l’attendait l’oie.

"Alors, lui as-tu posé ta question? lui demanda celle-ci.

- Oui, mais comme la première fois, il est resté muet, soupira la bergère. Il n’a regardé que mes cheveux et mes yeux…

- Bien, bien… murmura l’oie.

- Non, ce n’est pas bien du tout! répliqua la bergère. En m’enfuyant, j’ai perdu la plume d’or que tu m’avais donnée. C’est terrible, ma chère oie! Pardonne-moi!

- Ne t’inquiète pas, mon enfant… Cela est bien ainsi."

Après les deux bals, la bergère reprit sa vie quotidienne. Mais quelque chose avait changé en elle. Elle n’éprouvait plus la moindre joie à garder ses brebis qu’elle aimait tant. Où qu’elle tournât son regard, le visage du prince lui apparaissait. Elle soupirait et des larmes gonflaient ses yeux à tout instant.

Ses frères, eux, étaient toujours aussi enthousiastes et ne cessaient de parler des princesses qui leur avaient tourné la tête! Hélas, se répétaient-ils d’humeur chagrine, ce sont des princesses et nous ne sommes que de vulgaires bergers!

Jusqu’au jour où l’on entendit au loin un grand tumulte: un tintamarre emplit le village, les collines et les bois alentour, et parvint aux bergers et à leurs troupeaux, jusqu’à la chaumière. L’oie arriva et dit:

"Il est arrivé ce que j’attendais, le prince a trouvé la plume d’or!

- Qu’importe! répondit la bergère avec amertume. Que peut-il en faire? Et comment pourrais-je bien la lui reprendre, ma chère oie. La vie est bien injuste et dure…

- Ne sois pas si triste, ma petite bergère! Sois heureuse! Je sais, moi, ce qui est arrivé.

- Tu le sais? Alors dis-le moi, je t’en prie!

- Eh bien, après ta fuite du bal, le prince a ramassé la plume d’or que je t’avais offerte, qui est mon bien le plus précieux. Et il l’a utilisée pour écrire. Il a envoyé des courriers dans toutes les directions, portés par des messagers, pour rechercher celle à qui appartient la plume d’or.

- Comment le sais-tu?

- Je le sais.

- Mais… d’où te vient cette plume d’or? Tu ne me l’as jamais dit.

- Je t’ai dit qu’elle était mon bien le plus précieux. Sache qu’elle est ma vie elle-même.

- Ta vie, ma chère oie? s’écria la bergère. Mais alors, tu es en grand danger!

- Certes! fit l’oie avec un petit rire aigrelet. Mais rassure-toi, il me reste encore un peu de temps…

- Un peu de temps? Que veux-tu dire? Je ne veux pas que tu meures par ma faute! s’exclama la bergère en pleurant. Je veux rester ici avec toi jusqu’à la fin de ma vie! Rien de plus! Qu’allons-nous devenir toutes les deux? Si tu meurs, je meurs!

- Ne sois pas aussi affligée, la calma l’oie en frottant tendrement son bec contre sa main. Et écoute-moi avec attention. Le prince te cherche dans le monde entier. Il a organisé un troisième bal. Et tu vas t’y rendre.

- Non, je ne veux pas… gémit la bergère. Non, cette fois-ci, je ne veux pas me rendre stupide devant tout le monde.

- Écoute-moi, fit l’oie fermement. Tu iras à ce bal. Regarde cette robe, continua-t-elle en s’écartant légèrement. Tu la porteras à ce bal."

La bergère découvrit alors une robe féérique qui scintillait comme si elle était faite de poussière d’étoile, si légère et aérienne qu’on l’eût crue tissée de plumes d’or. L’oie lui fit un clin d’œil complice.

"Tu iras au bal vêtue de cette robe, répéta-t-elle, et tu apparaîtras telle que tu es aux yeux de tous. Tu iras vers le prince et tu lui demanderas: "Mon prince, pourquoi avez-vous gardé cette plume qui ne vous appartient pas. Elle est à moi. Aussi, rendez-la-moi, je vous prie."

Ainsi fut fait. La salle de bal était vivement éclairée par de somptueux bougeoirs aux mille bougies de toutes couleurs. La bergère, parée de sa robe dorée, passa au milieu de la foule qui était muette de stupeur. Elle s’approcha du prince, rayonnante, et lui fit une profonde révérence. Au moment où elle se releva, il la reconnut et la regarda avec ardeur. Elle profita de son silence pour lui poser la question soufflée par l’oie.

Femme en robe dorée magnifique

Libération de l'oie sauvage - Union de la bergère et du prince

Aussitôt, il rougit, balbutia quelques mots inaudibles, et demanda que l’on aille quérir la plume d’or. Puis il la tendit avec élégance à la bergère qui la reçut dans sa main ouverte.

À cet instant, la demeure fut ébranlée par un bruit fracassant qui fit s’enfuir de terreur toute l’assemblée, qui par les portes, qui par les fenêtres. À la fin, il ne resta que le prince, les princesses, la bergère et ses deux frères qui, pour l’occasion, avaient fort élégante allure. Les bougies clignotèrent et s’éteignirent. La grande salle de bal fut plongée dans la pénombre.

Ils se regardèrent tous avec étonnement et inquiétude. Soudain, au milieu d’eux, apparut comme dans un rêve une vieille dame majestueuse qui avait l’apparence d’une reine, un sourire enchanteur aux lèvres, le regard légèrement taquin.

La bergère sut aussitôt qui elle était: elle s’inclina devant elle et lui tendit la plume d’or.

"Merci, ma chère enfant, lui dit-elle avec bonté. Tu m’as sauvé la vie. Cette plume était mon bien le plus précieux. Mon âme. Et toi, tu es ma fille bien-aimée, et tes frères sont mes fils."

À ces mots, le prince se jeta à ses pieds et lui demanda la main de la bergère. Les deux frères s’approchèrent des princesses et leur contèrent mille courtoisies. Tout cela survint si rapidement que nul n’eut le temps de s’interroger sur l’apparition extraordinaire de la reine-mère.

Les noces du prince et de la bergère, et celles des frères et des princesses se firent en grande pompe. Puis le prince et la princesse furent couronnés roi et reine du royaume. Ils vécurent dans le palais de la ville et régnèrent avec grande sagesse.

Couple royal en rouge

Celle qui fut une pauvre oie sauvage devint la reine-mère aimée de tous, et vécut encore de nombreuses années au palais, près de sa chère bergère. La plume d’or resta en sa possession et elle s’en servit pour écrire l’incroyable histoire de sa vie, de même que nombre de contes pour les enfants du royaume.

Le jour de sa mort, étendue sur son lit, entourée de ses enfants et petits-enfants, elle rendit son dernier soupir. Tous virent alors s’échapper de ses lèvres entrouvertes les formes diaphanes d’une oie qui s’envola à travers la fenêtre et disparut dans les cieux.

Depuis lors, l’on raconte que l’oie est devenue l’ange gardien du royaume, toujours prospère et en paix. Certains même, lors des nuits de pleine lune, voient sa silhouette dorée sillonner le ciel clair avec une majesté pleine de grâce.

 

Femme volant avec oie

 

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