"Le roi, la puce et le fou" - Conte

 

LE ROI, LA PUCE ET LE FOU - CONTE

 

Il y avait en une contrée lointaine un royaume gouverné par un roi de main de fer.

Toutefois, il n’avait pas suivi la voie de son père, qui était d’une grande sagesse, et il manquait abondamment de clairvoyance et de discernement. Il n’écoutait aucun des avis de ses conseillers, n’en faisait qu’à sa tête, menaçant, par ses fantaisies coûteuses et excentriques, de mener à la ruine le royaume prospère dont il avait hérité.

La reine son épouse n’était pas sans souffrir de ses excès. Depuis de longues années, elle désirait un enfant qui ne voulait point naître, et ne cessait de s’en plaindre. Cela n’était pas sans influer sur le monarque atteint de démesure, qui dilapidait les deniers du royaume pour enrichir les innombrables guérisseurs, génies, fées bienfaisantes et autres traitements qui auraient la faculté de rendre la reine féconde.

Hélas, en dépit de cette débauche de moyens, la reine demeurait stérile. Et le couple royal s’en rendait mutuellement responsable.

Nul ne semblait pouvoir améliorer cette maléfique situation qui affectait tout le royaume. Les terres s’asséchaient, les cultures se raréfiaient, les richesses s’amenuisaient et le peuple lui-même sombrait peu à peu dans une misère noire.

Forteresse avec chutes d'eau

 

Ainsi, ce royaume, autrefois si florissant et fertile, où il faisait bon vivre et qui attirait de nombreux étrangers, se dépeuplait peu à peu jusqu’à ressembler à un vaste désert.

Malgré tout, le roi n’en continuait pas moins de mener grand train dans son palais somptueux, demeurant indifférent à ce qui se passait dans son royaume. Il recevait en grande pompe les créatures qui lui vendaient des médecines pour la reine. Il était pour ainsi dire devenu la victime d’une chimère qui s’était emparée de son esprit et ne lui laissait aucun répit.

Jusqu’au jour où survint à la cour un personnage étonnant qui se faisait appeler "le fou", vêtu tel un arc en ciel. Le roi le reçut au milieu de la foule de ses courtisans et écouta ses conseils sur l’état de la reine.

Fou élégant

Le fou lui révéla d’un air énigmatique qu’il possédait un trésor qui pourrait contrer la stérilité de la reine et lui permettre de donner naissance à un enfant. « Un fier héritier qui lui succéderait », précisa-t-il en riant.

Intrigué et pris d’une vive curiosité, le roi l’interrogea.

"- De quoi s’agit-il?

- J’ai là, dans ma besace, une puce, lui répondit le fou avec un sourire narquois.

- Une puce?

- Oui. Elle est enfermée dans une boîte d’argent et possède des pouvoirs plus grands que le plus grand des rois. Il suffit d’ouvrir la boîte et de la placer sous le lit de la reine. Et grâce à la libération de la puce, la reine deviendra féconde et donnera naissance à un fils."

Sitôt qu’il entendit ces paroles bienfaisantes et prometteuses, le roi fit de grands frais pour le fou. Il lui bailla une bourse emplie de pièces d’or et le combla de richesses. Puis, suivant sur ses conseils, il déposa la boîte où nichait la précieuse puce sous le lit de la reine et l’ouvrit.

Boi te en argent ronde

Des semaines interminables s’écoulèrent. Le roi s’informait plusieurs fois par jour de l’état de la reine. Quant au fou, il menait joyeuse vie dans l’auberge où il s’était installé. Et le peuple, que cette situation tourmentait, retenait son souffle.

A l’issue de quelques mois, rien ne se produisit. La reine n’était pas prête d’enfanter. Le roi fit vérifier à plusieurs reprises le contenu de la boîte pour y retrouver la puce. Lui-même la tourna et la retourna en vain. La puce avait bel et bien disparu.

Fou de rage, le roi fit jeter le fou dans une geôle de son palais, et ses cris de désespoir traversèrent les murs du palais.

 

Le peuple murmurait, manifestant sa désapprobation de plus en plus vivement. Des rumeurs de rébellions circulaient.

L’esprit de fronde gagna les villes lointaines, avec d’autant plus d’animosité que les hommes étaient frappés par une étrange maladie dont on ignorait la cause et les remèdes. Cela avait commencé par les hommes puis avait atteint les femmes et les enfants. Pris de convulsions violentes, à l’issue d’une implacable agonie, tous rendaient l’âme dans des vociférations effrayantes. Les uns après les autres étaient ainsi dérobés à la vie et rendus à la mort sans que rien ne pût les soulager.

Le royaume sombra davantage dans la misère, car la mystérieuse maladie en perturbait toutes les activités.

Le palais seul demeurait intact: ni le roi ni la reine ni les courtisans qui y vivaient n’étaient atteints pas les maux qui sévissaient partout. Plus un seul étranger n’osait franchir la frontière, de crainte d’être contaminé par cette lèpre mortelle. Effrayé, le roi fit ériger un mur autour de son palais, pour se protéger et se prémunir de toute relation avec son peuple.

C’est ainsi que ce royaume, dont la prospérité et la joie de vivre attiraient le monde entier, fut affligé d’un malheur fatal et irrémédiable. Le roi et la reine vivaient avec leur cour dans un état de léthargie et d’inertie, où ne fusait plus le moindre rire: ni mot d’esprit, ni brin d’espoir.

Rien ne semblait pouvoir améliorer cette dramatique situation. Les habitants ne se préoccupaient que de leur survie et les morts se multipliaient. Ayant perdu toute force vitale, ils se soumettaient à cette impitoyable destinée.

Cependant, une nuit, l’on entendit une clameur s’élever des geôles du palais. Elle était si puissante que les serviteurs du roi se risquèrent dans les sombres couloirs qui menaient aux caves. Et, au fur et à mesure qu’ils tâtonnaient dans la pâle lumière de leurs chandelles, ils comprirent que quelqu’un de vivant poussait ces cris intempestifs. Ils finirent par découvrir la cellule où gisait celui que le roi y avait jeté, et que tout le monde avait oublié: le fou.

Sur les ordres du roi, ils se saisirent de lui et l’amenèrent au pied du trône où ils le contraignirent à se mettre à genoux. Le roi se souvenait de lui et s’étonnait qu’il fût encore en vie.

"- C’est toi, lui lança-t-il avec amertume, qui es cause de tous les malheurs qui frappent mon royaume. C’est en raison de cette puce maudite que tu m’as vendue un prix d’or! Je vais te faire mettre à mort!

- Vous auriez grand tort de me condamner à mort, lui répondit le fou avec un calme imperturbable. Car je connais la solution à votre malheur, ce malheur qui vient de vous et non de moi."

 

A ces mots, le fou releva la tête, et le roi le fixa longuement avec stupeur. Il n’était plus le personnage léger et désinvolte qu’il avait connu. Il s’était métamorphosé et ressemblait à présent à un vieux sage, portant une longue barbe, au regard vif et éveillé empreint de sagesse.

Vieux sage a barbe

 

"- Que te voilà changé, je ne te reconnais pas! s’exclama le roi.

- Certes, Sire, je suis resté si longtemps dans ta geôle que j’ai eu le temps de vieillir, répondit le vieil homme avec humour.

- Tu as tort de te moquer de moi! répliqua le roi. Je peux encore changer d’avis.

- Et grand tort vous auriez de le faire… dit l’homme doucement.

- Qu’as-tu à me dire? Je suis prêt à t’écouter, fit le roi apaisé.

- Je préférerais vous parler en intimité, car cela est important et ne peut être entendu de tous."

Le roi fit sortir tous ceux qui s’agitaient autour d’eux comme un essaim de mouches. Puis il s’assit en indiquant au vieil homme un siège face à lui. Soudain, il se sentit presque intimidé par l’éclat qui se dégageait du regard de l’homme et sa majesté naturelle.

 

"- Je vous écoute… lui dit-il avec grand respect.

- Voilà, Sire. Il s’agit d’une chose que vous ne pourrez jamais révéler à quiconque, car elle vous concerne personnellement, et elle concerne également votre royaume.

"Il y a, aux confins de votre royaume, au nord, des montagnes hautes et escarpées où personne ne vit. Dans l’une d’elles cependant, réside un monstre…

- Un monstre? s’écria le roi avec effroi. Comment est-ce possible? Comment ne l’ai-je jamais su.

- Du temps de votre père, le grand roi, le monstre avait disparu. Votre père avait gouverné avec sagesse. Mais après sa mort, le monstre est réapparu.

- Qu’est-ce à dire? vociféra le roi, de plus en plus nerveux. Que je n’ai pas gouverné avec sagesse?

- Oui, répondit le vieil homme sans sourciller.

- Bon, reprit le roi en respirant avec difficulté pour garder son calme. Ce monstre, qu’a-t-il à voir avec ce qui se passe dans mon royaume?

- La puce que je vous ai donnée lorsque je n’étais qu’un jeune fou appartenait à ce monstre et avait élu domicile sur lui. Lors de mes pérégrinations de fou, j’ai réussi à l’attraper et à l’emprisonner dans une boîte d’argent. Puis, je vous l’ai vendue, considérant que vous acquériez tout ce qui vous était proposé pour rendre la reine féconde. Mais, à peine la boîte ouverte, la puce s’est échappée…

- Le saviez-vous?

- Je n’en étais pas certain et je ne connaissais pas les effets d’une telle fuite. Lorsqu’elle s’est enfouie, elle a semé son venin sur son passage et votre peuple en a été décimé. A présent, elle a dû retourner auprès du monstre son maître.

- Que faut-il faire? interrogea le roi avec inquiétude.

- Il n’y a qu’une solution: tuer le monstre lui-même. Vous seul, Sire, pouvez et devez le tuer. C’est une dure épreuve, mais je vous accompagnerai et ma présence vous sera d’un grand réconfort.

- Comment est ce monstre? demanda le roi après un long silence.

- C’est une bête à 8 têtes.

- 8 têtes! répliqua le roi avec découragement. Comment tuer une bête à 8 têtes?

- Dans ma geôle, j’ai été informé par des rêves au sujet de cette bête. Chacune de ses têtes porte un nom qui désigne un mal particulier. Il faut toutes les couper. Mais la huitième tête est immortelle, donc il faut non seulement la couper mais également l’enterrer très profondément pour que la bête soit totalement vaincue."

 

Le roi fut bouleversé par ces révélations. Il percevait vaguement, sans être capable de l’expliquer, que cette bête était apparue sous son règne, et qu’il n’avait pas fait honneur à son père et n’avait donc pas rempli sa mission de roi. Aussi était-il prêt à affronter le monstre, bien que la peur l’étreignît.

Il donna des ordres en grand secret pour que son absence restât ignorée de tous, à l’exception de la reine. Il lui fit part de son prochain voyage et lui confia son sceptre pour qu’elle gouvernât durant son absence.

C’est ainsi que le roi et le vieux sage quittèrent le palais et la ville, et se dirigèrent vers le nord. Le voyage dura un temps infini, durant lequel ils traversèrent des villes et des villages dévastés, des plaines ravagées, des forêts clairsemées dont les arbres étaient morts, des espaces désertiques où ne vivaient plus que quelques rares humains.

En découvrant la dure réalité de son royaume, le roi fut affligé au point de rebrousser chemin. Mais la présence du vieux sage l’en empêcha. Il devait affronter son destin et libérer son royaume du mal qui l’accablait.

Paysage de sertique rouge

 

"C’est une bête qui peut naître n’importe où, à n’importe quelle époque, lui expliqua le vieil homme. Elle survient quand les êtres humains et leurs monarques ont perdu toute mesure, toute sagesse et que le chaos règne en eux et autour d’eux. Alors la bête et sa puce mortelle apparaissent et sévissent. Les noms de ses 8 têtes sont les suivants: Démesure, Perversion, Corruption, Division, Barbarie, Haine, Injustice et Aveuglement. C’est la tête immortelle qui se nomme Aveuglement, car c’est l’ignorance qui fait émerger toutes les autres têtes. Et toujours celle-ci ressurgit en l’homme."

Le roi gardait le silence. Il marchait à côté du vieux sage qui l’instruisait de choses auxquelles il n’avait jamais pensé. Parfois, il songeait avec tristesse qu’il le menait peut-être à la mort. Mais c’était une mort juste, reconnaissait-il, car il avait fait preuve d’un aveuglement absolu durant son règne.

Ces semaines de marche harassante et douloureuse à travers son royaume ravagé par la misère et les plaintes de ceux qui étaient encore vivants lui ouvrirent les yeux et lui redonnèrent un regain d’énergie. Il n’en avait cure, mais le vieil homme qui, à ses côtés, se soutenait de son bâton, le savait. Il l’entretenait de toutes ces horreurs pour qu’il en prenne la mesure et qu’en lui, s’éveillent force, courage et intrépidité.

Un jour enfin, apparurent les montagnes. Elles étaient hautes, mais au milieu, il y en avait une basse où se découpait un cercle noir.

"- C’est la grotte où se terre le monstre, dit le vieux sage d’un ton calme. Il vous faut attendre que la nuit soit tombée et qu’il s’assoupisse. La tête immortelle est celle du milieu, la plus épaisse. Vous devez d’abord couper toutes les autres têtes.

- Je sais, répondit le roi avec humeur. Vous m’envoyez à la mort! Mais j’irai, j’irai! Je couperai les têtes. Peut-être n’atteindrai-je pas l’immortelle et vous faudra-t-il achever le travail.

- Je serai là, à vos côtés, Sire. Je vous guiderai."

 

Après une longue attente, la nuit tombée, ils grimpèrent vers la grotte en silence. Au fond, gisait une masse gigantesque entourée de tentacules au bout desquelles se devinaient des têtes aux yeux fermés.

Le roi avait emporté son épée la plus imposante et la plus puissante. Il la brandit devant le vieil homme avec détermination. Celui-ci lui fit signe d’entrer dans la grotte et l’accompagna. Puis il s’assit sur une pierre.

A pas lents et réguliers, le roi s’approcha de la bête couchée contre la paroi de la grotte. L’ayant contournée, il avisa les 8 têtes qui reposaient à terre.

Puis, il se mit en garde et d’un coup vif, trancha la première tête dont le sang gicla et qui fut projetée à travers la grotte. La bête s’éveilla aussitôt, avisa l’éclat de l’épée et comprit qu’elle était en danger. Elle se mit en posture de combat.

Le roi parvint à trancher les autres têtes sans problème, mais la dernière, l’immortelle, lui résistait. Le monstre se débattait et ses tentacules se resserraient autour du corps de son adversaire. Mais celui-ci demeurait ferme et résolu, et sa vaillance décuplait au fur et à mesure de ses coups bien assenés. Il se sentait jeune et vigoureux, ce qui le stimulait. Le vieil homme le regardait et lui faisait signe de temps en temps, comme pour l’encourager.

Chime re hydre homme combatantt

Enfin, à l’issue d’un combat sanglant, la tête immortelle fut coupée et le monstre s’effondra dans un râle. Mais il fallait faire vite pour enterrer la tête. Hélas, il n’y avait pas de terre alentour. Le vieil homme fit signe au roi et le guida à toute vitesse jusqu’à un monticule de terre. Le roi déblaya de toutes ses forces des heures durant. Le trou qu’il creusait devait être très profond pour y ensevelir à jamais la tête immortelle.

Epuisé, il enfouit l’horrible reste du monstre et le recouvrit d’une montagne de terre. Lorsqu’il se releva, fourbu, épuisé, couvert de sang, il vit le soleil poindre au-dessus de la montagne et sa lumière le baigna.

Se retournant, il aperçut le vieil homme: il était radieux et le regardait avec joie et fierté. Le roi comprit alors qu’il avait accompli un exploit digne d’un roi et sauvé son royaume.

Le chemin du retour fut pour le roi une péripétie exaltante. Partout, comme par miracle, les villes et les villages, les campagnes et les forêts revivaient. La nature reverdissait et les prés se couvraient de fleurs. Les êtres humains semblaient revenir du monde de la mort. Sur son passage, ils l’acclamaient et poussaient des cris de liesse.

 

De retour à la cour, il apprit que la reine attendait un enfant. Il fit abattre le mur qui ceignait le palais et ouvrit la ville aux habitants qui l’avaient désertée.

Quant au vieux sage, il devint son premier conseiller et son meilleur ami. Il demeura au palais jusqu’à sa mort.

C’est ainsi que ce royaume dévasté par la mort et la misère fut à nouveau prospère et fastueux, davantage encore que sous le règne du père du roi. La reine, redevenue féconde, lui donna de nombreux enfants.

Jamais, le roi ne négligea plus ses devoirs. Il devint le monarque le plus sage et avisé de cette partie du monde et son long règne fut placé sous le signe de la clairvoyance et du discernement.

 

Femme médiévale et homme à l'arrière

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